Le haras de Beaufour, l’excellence sinon rien (1/2)

À la Grande Semaine de Fontainebleau, Éric Levallois a obtenu un premier titre de champion de France en tant qu’éleveur grâce à Galikova de Beaufour, sacrée chez les juments de cinq ans. Relativement jeune, le haras de Beaufour a pourtant déjà vu naître plusieurs chevaux ayant évolué à haut niveau, comme Peanuts de Beaufour, Sultan de Beaufour, Quapitola de Beaufour et Sweet de Beaufour, vus sous les selles respectives de Latifa Al Maktoum, Simon Delestre, Tim Rieskamp-Goedeking et Marlon Modoló Zanotelli. En plus du saut d’obstacles, le Normand s’essaie désormais à l’élevage de Trotteurs avec succès, puisqu’Élie de Beaufour est l’un des meilleurs hongres français et a remporté la finale du Grand National du Trot cette année, associé à Jean-Michel Bazire. Le credo d’Éric Levallois? “Tout mettre en oeuvre pour faire du mieux possible.” Première partie.



Comment est né le haras de Beaufour? 

J’ai acheté cette propriété il y a vingt-sept ans, en février 1994. Il s’agissait d’un ancien haras de Pur-sang. À l’époque, il n’y avait ni carrière ni manège. J’ai fait construire ma carrière six mois après mon arrivée, et mon manège cinq ans plus tard. J’y suis arrivé avec Diamant de Semilly (SF, Le Tot de Semilly x Elf III), qui avait trois ans à l’époque, et il n’est jamais reparti, alors que tous les autres ont été vendus. À l’origine, cela était censé n’être qu’une écurie de sport; je ne pensais pas du tout faire de l’élevage. J’aimais cela, mais je ne pouvais pas en faire en parallèle de ma carrière de cavalier car cela représente quand même beaucoup de travail. Même en ayant un bon personnel, il faut être présent. Comme j’avais pas mal de terrain, mon père (Germain Levallois, fondateur du haras de Semilly, ndlr) a commencé à me confier des poulains. Un jour, je me suis dit que je pourrais avoir quelques juments. En 2002, juste après les championnats du monde de Jerez de la Frontera (où le Normand a ravi la médaille d’or avec l’équipe de France, accompagné de Diamant de Semilly, ndlr), j’ai utilisé mes gains pour m’acheter deux juments de deux ans en Belgique: Bakanna (BWP, Kannan x Gold Star) et Biba (BWP, Toulon x Forever). J’ai effectué des transferts d’embryons l’année suivante. Bakanna a produit Quapitola de Beaufour (ISO 163, SF, Diamant de Semilly), qui s’est classée jusqu’à 1,60m avec l’Allemand Tim Rieskamp-Goedeking, et Sweet de Beaufour (ISO 176, SF, Diamant de Semilly), qui a sauté des Grands Prix 5* avec Marlon Modoló Zanotelli puis Daniel Deusser. J’ai conservé Riviera (SF, Le Tot de Semilly) et Shakira (SF, Diamant de Semilly), des filles de Bakanna, pour l’élevage. De Biba, j’ai gardé Ramona (SF, Diamant de Semilly) et Rosée (SF, Le Tot de Semilly), alors que Rosine (SF, Diamant de Semilly) est partie aux États-Unis, où elle a performé. 

À cette époque, vous éleviez encore à petite échelle. Quand s’est véritablement développée votre activité? 

Après mon accident (de la route, qui a bien failli coûter la vie au Normand, ndlr) en 2009, j’ai fait remplir vingt juments, et tout a démarré. Pendant quelques années, je me suis limité entre vingt et vingt-cinq juments, puis je suis passé à quarante et cinquante l’année dernière. Cette année, j’ai fait remplir un peu moins de juments – une quarantaine – car tous mes transferts n’ont pas fonctionné comme je le souhaitais. J’essaie d’en faire beaucoup avec mes jeunes juments de sport, avant de les vendre quand elles vieillissent. Cela me permet de conserver la souche grâce aux juments que je garde. J’ai opté pour des juments aux origines allemandes, avec des pères comme Cassini (Holst, Capitol I x Caletto II) et Silvio (Old, Sandro x Gepard), pour les croiser avec Diamant. D’une part parce que je pensais que le croisement entre Diamant et le sang allemand pouvait bien fonctionner, et d’autre part car, même s’il est bon de produire des Selle Français, il est intéressant de se servir des autres stud-books pour ouvrir de nouveaux horizons et optimiser l’élevage. Il faut essayer de produire ce que les clients recherchent. C’est évidemment génial quand ils parviennent à sauter 1,60m, mais un bon cheval est d’abord celui qui rend le client heureux dans sa catégorie d’épreuves. Malheureusement, il est impossible de ne produire que des chevaux de ce niveau, d’autant que mon élevage est encore assez jeune. 

Comment se décompose le haras de Beaufour et combien d’employés y travaillent? 

Le haras est divisé en deux parties. La principale est composée d’un manège couvert, d’une carrière, d’une piste de galop, de paddocks et de quarante-cinq boxes. Elle est davantage destinée aux chevaux au travail et aux étalons. Je loue également des boxes à des cavaliers. Ensuite, un peu plus loin se dresse une structure entièrement dédiée à l’élevage avec les boxes de poulinages et des stabulations. Au total, je dispose de 350 hectares, mais j’essaie toujours de m’agrandir car je produis aussi du foin et j’ai également des bovins, afin d’équilibrer les terres. Une douzaine d’employés travaillent pour le haras, mais la réussite de cette équipe vient surtout du fait que les bonnes personnes sont aux bons postes. J’essaie de bien m’entourer afin de pouvoir partir l’esprit tranquille. Généralement, mes employés restent longtemps. Ils travaillent dur mais dans de bonnes conditions, et je les paie bien. Patrice Vimont, qui est là depuis plus de dix ans, est la pièce maîtresse du haras en tant que responsable d’élevage. Nous nous faisons confiance et n’avons pas besoin de parler pendant trois heures tous les jours pour savoir ce que j’attends ou ce dont il a besoin. Il s’occupe de tous les poulinages. Avant, nous fonctionnions avec des ceintures, et il devait se lever une dizaine de fois par nuit. Désormais, nous avons l’application Happy Foal, qui sonne dès que la jument pouline, et douze boxes sont équipés de caméras, ce qui rend les choses plus simples. J’ai quasiment 100% de réussite et très peu de pertes. Nous ne perturbons pas les juments, qui ont leurs habitudes et sortent tous les jours, quel que soit le climat. Trois semaines avant le poulinage, nous les mettons dans les boxes dédiés. Nous essayons de leur faire ressentir un minimum de stress, ce qui est très important. Par exemple, aucune jument de clients ne rentre dans cette partie de l’écurie, ni aucun autre cheval, et seul le vétérinaire peut y accéder.

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Ici au CSIO 5* de La Baule sous la selle du Brésilien Marlon Modoló Zanotelli, Sweet de Beaufour (ISO 167, SF, Diamant de Semilly x Kannan) est le produit le mieux indicé d’Éric Levallois.

© Scoopdyga



“Je sais que mon élevage me coûte très cher parce que je privilégie la qualité”

Vous êtes également particulièrement attentif à l’éducation des poulains et à leur alimentation. Pourquoi cela vous paraît-il si primordial? 

De même que les poulinières, les poulains sortent tous les jours – j’ai d’ailleurs aménagé des paddocks en sable afin qu’ils puissent sortir par tous les temps. En plus, bouger dans la boue n’est pas très bon pour les articulations. Mais il est indispensable pour eux de marcher, trotter et galoper quotidiennement, pour leur bien-être comme pour leur squelette. L’éducation demande du temps et de la patience, mais c’est très important et cela évite les accidents. Je fais sauter les poulains assez tôt afin de les tester à trois ans. Dès dix-huit mois environ, Patrice Vimont commence à les éduquer. Il leur apprend à tourner à gauche et à droite, à s’arrêter quand on leur demande, à franchir des barres au sol, des palanques et des petites choses pour leur apprendre le mouvement. Je trouve que cela fait gagner beaucoup de temps a posteriori. Toutefois, il ne faut évidemment pas leur imposer de grosses séances et ne pas leur faire mal, et y aller tranquillement. Comme le débourrage! L’alimentation est également très importante car la malnutrition peut compromettre une carrière sportive. Je sais que mon élevage me coûte très cher parce que je privilégie la qualité, en choisissant les bons aliments et le bon foin – celui que je produis moi-même ne me permet pas de nourrir tout le monde car il me faut au moins mille tonnes par an pour les chevaux et les bovins. En général, mes poulains ont de bonnes visites vétérinaires, que je fais passer dès dix-huit mois. Si nous détectons un problème, nous pouvons le régler et le résoudre assez tôt. La nourriture de la jument influe également sur la santé de son poulain. Personnellement, j’utilise une marque qui marche très bien. Pour les petits poulains, j’utilise le plus haut de gamme possible car cela amène des apports pour les os et les articulations. Ce n’est pas sur les poulains qu’il faut faire des économies! Mieux on nourrit un poulain, plus on va avoir de chance d’avoir de bonnes visites. Je me suis fixé cette ligne de conduite: il faut faire les choses bien, ou ne pas les faire du tout. Le bricolage, ça ne m’intéresse pas. 

À quel âge commercialisez-vous vos chevaux? 

Quand je peux! Généralement, j’évite de m’en séparer à quatre ans car il est très difficile de les juger à cet âge-là. Je veux donner leur chance à chacun d’eux. Je conserve parfois des chevaux d’âge, comme Texas (SWB, Tornesh x Robin Z), un cheval de dix ans que j’ai acheté avec Pénélope Leprevost et qui découvre les Grands Prix à 1,55m. J’ai également Carlino de Beaufour (SF, Diamant de Semilly x Contender), qui aborde les CSI 4* avec Julio Arias, qui monte aussi Brooklyn de Beaufour (SF, President x Diamant de Semilly). De toute façon, il faut bien que je vende pour faire tourner la boutique, surtout en sachant qu’il y a toujours une vingtaine ou une trentaine de chevaux de trois ans qui arrivent. Même en fonctionnant comme cela, j’ai une cinquantaine de chevaux en concours, ce qui est encore beaucoup! 

Vous avez fait le choix de délocaliser une partie de la formation de vos jeunes chevaux en Pologne. Pourquoi? 

Je voulais que mes chevaux de quatre ans travaillent, mais qu’ils ne concourent pas. Un jour, j’ai rencontré un cavalier autrichien installé en Pologne, qui était intéressé pour prendre des jeunes chevaux au travail pendant plusieurs mois. Nous avons essayé et cela fait maintenant six ans que nous travaillons ensemble! Aujourd’hui, mes chevaux sont entraînés à quatre ans en Pologne mais ne découvrent les concours qu’à cinq ans, à leur retour en France. De fait, ils sont “inédits” car personne ne les connaît ou n’a d’a priori sur eux. En France, et particulièrement en Normandie, un jeune cheval qui ne saute pas très bien à quatre ans peut vite être catalogué, rendant sa commercialisation et son futur sportif plus compliqués… Pour leur première année de travail, mes chevaux n’enchaînent que des petits parcours à 70cm à la maison, et mon cavalier fait du très bon travail. C’est beaucoup de temps de gagné! Et les gens voient que cela marche bien puisqu’on n’en voit jamais un la tête en l’air ou en désordre complet.

La deuxième partie de cet entretien, paru dans le dernier numéro du magazine GRANDPRIX, sera publiée demain.