“Nous avons pris conscience qu’il faut faire attention à l’image que nous donnons de notre sport”, Emeric George

Après avoir fait le point sur sa saison 2021, ses objectifs, le départ de Thierry Pomel du poste de sélectionneur national de l’équipe de France ou encore les transferts dans ses écuries, Emeric George a accepté d’évoquer quelques sujets d’actualité parfois épineux. Toujours prompt à développer et partager sa réflexion, le Picard s’est exprimé sur sa vision du “monde d’après”, les formats olympiques, les réseaux sociaux, le bien-être animal et par extension... son désaccord avec Grégory Cottard. 



La première partie de cet entretien est à retrouver ici. 

Récemment, Steve Guerdat a donné un entretien dans lequel il critique le “monde d’après” et regrette que la sphère du saut d’obstacles n’ait pas évolué. Depuis le début de la pandémie, pensez-vous que nous vivons dans un “monde d’après” ? Cela s’applique-t-il à la sphère équestre ? 

Tout d’abord, nous sommes tous devenus virologues et épidémiologistes (rires)! J’ai lu l’interview de Steve avec intérêt, et je me retrouve assez souvent – pour ne pas dire tout le temps – dans ses prises de position. Même s’il peut plus facilement se le permettre compte tenu de son niveau et de son palmarès, je trouve assez chouette qu’un cavalier ose donner son avis. Il a le courage d’assumer ses opinions, et je suis assez admiratif de cela sur la forme. Sur le fond, je suis plutôt très en ligne avec lui. Il y a tout de même une évolution vers des mouvements hygiénistes, écologistes ou encore animalistes, ce qui concerne encore plus directement notre sport. Récemment, des prises de position de confrères, dont celle de Grégory Cottard, m’ont dérangé (dans les colonnes de l’Équipe et GRANDPRIX notamment, le Francilien a expliqué s’être débarassé autant que possible d’artifices, ndlr). Tant mieux s’il a eu une prise de conscience et qu’il est content de l’évolution qu’il a donné à sa pratique et son système. Il se trouve qu’il réalise de belles performances. Je pense toutefois qu’il faut veiller à mettre en avant le travail quotidien auprès de nos chevaux, les soins que nous leur apportons, et faire attention à l’image que nous donnons des sports équestres. Je dirais que nous avons pris conscience de cela en 2021. C’est l’un des sujets de l’année à retenir. Il y a aussi eu les Jeux olympiques avec les polémiques qui en ont découlé. Je pense que tout ce qui est lié au bien-être animal est important et va le devenir encore davantage dans les années à venir. À nous de bien expliquer notre sport, sans tomber dans l’extrême. À mon sens, c’est ce qu’a fait Grégory. Je n’ai pas eu l’occasion d’en discuter directement avec lui, mais pour faire la démonstration de son système, il a mis un peu tout le monde dans le même sac, ce qui m’a gêné. 

En quoi le discours de Grégory Cottard vous a-t-il dérangé ? 

Je trouve cela dangereux car le sujet du bien-être animal devient majeur pour beaucoup de gens. Il s’agit d’un thème difficile à traiter. J’ai tout de même l’impression que beaucoup de choses sont idéalisées et que la vie à l’état sauvage n’est pas aussi simple que ce que certains aimeraient le faire croire. Sauf peut-être à quelques exceptions près, la vie d’un cheval de sport est bien plus confortable que celle d’un animal vivant à l’état naturel. C’est notamment vrai car ils mangent à leur faim et qu’ils ne sont pas victimes de prédateurs. Pour en revenir à la question, cela aurait été différent si Grégory n’avait fait que l’article pour GRANDPRIX, un média dans lequel les journalistes sont spécialisés dans les sports équestres et qui s’adresse à des personnes du milieu équin. En revanche, un lecteur de L’Équipe qui lit ce témoignage doit se dire que l’équitation est un sport de brutes. C’est surtout cet aspect qui m’a contrarié. Je pense que nous devons être moins caricaturaux, dans un sens comme dans l’autre. Il faut bien sûr vouloir faire en sorte que nos chevaux vivent bien et se portent mieux. Cependant, le fait de dénoncer des abus – qui existent à tous les niveaux de la société – peut à mon sens mettre en danger le sport. Je trouve que la façon dont les choses ont été présentées a été stigmatisante. Cela laisse penser qu’utiliser une martingale est brimant alors qu’il y a des façons de régler les équipements. Il ne faut pas non plus oublier qu’au bout des rênes, il y a des cavaliers. Si l’outil est bien utilisé, il ne s’agit pas d’un instrument de torture. Bien sûr, certains utilisent des embouchures dures ou d’une façon qui est loin d’être douce. Il y a des excès et il ne faut pas fermer les yeux dessus. Je crois que Marie Pellegrin disait qu’il faudrait renforcer le rôle des commissaires au paddock et leur donner davantage de marge de manœuvre. Je suis entièrement d’accord avec elle. Il faut encadrer et contrôler pour qu’il n’y ait pas de dérive, mais je ne crois pas qu’il faille tomber dans un quelconque extrême. Je trouve que le discours de Grégory laissait entendre qu’il était un repenti et que tous les autres étaient brutaux. Je pense que cela peut faire beaucoup de mal à notre sport.  



Quels autres thèmes vous ont semblé particulièrement importants en 2021 ? 

Il y a le format des Jeux olympiques. Même si je ne suis pas directement concerné, je suis un défenseur de notre sport. Une fois de plus, je trouve que les prises de position de Steve et des fédérations majeures ont été assez justes. Il est à mon sens assez inquiétant de voir que des points de vue aussi bien étayés et soutenus aient aussi peu pesé dans un vote final (en novembre, lors de l’assemblée générale de la Fédération équestre internationale, un vote a confirmé que les Jeux olympiques de Paris se courraient par équipes de trois, comme à Tokyo, ndlr). Au cours de mon parcours professionnel, j’ai été amené à fréquenter différentes institutions publiques, qui sont toujours plus difficile à faire évoluer que des structures privées. De manière générale, les acteurs de ces organisations sont élus et cherchent souvent le compromis plutôt qu’une prise de décision radicale et efficace pour des raisons électorales. Cependant, plus une institution est inerte ou inamovible, moins sa santé est bonne. Je pense que ce format à trois est l’illustration que la FEI fonctionne mal. Je pense par ailleurs qu’il serait plus cohérent de remettre la finale par équipes avant la finale individuelle. Il faut évidemment tenir compte des valeurs de l’olympisme, mais aussi adapter les règles à notre discipline, qui a la particularité d’être le seul sport olympique à se pratiquer avec un animal. Cela justifie à mon sens de trouver des compromis. Le champion olympique peut être le vainqueur d’une épreuve au format Grand Prix (comme cela a été le cas à Tokyo avec la victoire de Ben Maher et Explosion W, ndlr), plus que le vainqueur par la régularité sur un championnat, comme c’est le cas aux championnats d’Europe ou aux Jeux équestres mondiaux. Ce n’est pas pour autant que cette échéance doit être plus dure ou extrême pour les chevaux. Finalement, tous les sujets cités précédemment sont connexes : le bien-être animal, le format des JO, le rôle de la fédération internationale. Le sort du circuit des Coupes des nations est aussi préoccupant. Comment le faire perdurer? C’est un enjeu important.

En ce qui concerne les réseaux sociaux, je ne peux qu’être d’accord avec Steve une fois de plus. J’ai toujours pensé qu’on pouvait d’abord obtenir des performances en se concentrant simplement sur le fait de monter à cheval, mais les réseaux sont devenus indispensables. J’ai créé un compte Instagram, dont mon épouse (Karine Alègre de Vega, ancienne contributrice de GRANDPRIX, ndlr) s’occupe, car je ne sais pas le faire. Vis-à-vis des partenaires, des propriétaires et compte tenu du fait qu’il s’agisse d’un moyen de mettre en valeur nos chevaux, se priver des réseaux sociaux est devenu un tort. J’ai longtemps essayé de m’en passer, mais il est désormais difficile de faire sans. L’an passé, j’ai été assez choqué par l’émotion et les réactions qu’a généré le dernier parcours de Pénélope (Leprevost, dont l’élimination avec Vancouver de Lanlore avait mené à de nombreux et regrettables excès de langage, ce qu’avait déploré notamment Jean-Louis Bourdy-Dubois, ndlr). C’était excessif, disproportionné et injuste. Je suis assez ennuyé de voir qu’on nous explique pour qui nous devons voter, ce que nous devons manger, etc. Je crois que cela est le lot de toutes les époques: pour chaque progrès technologique majeur, il y a toujours une évolution exponentielle puis une forme de stagnation de cette pratique. Les réseaux sociaux ont un impact énorme sur la société actuelle et l’outil dépasse un peu ses utilisateurs. C’est un sujet majeur des prochaines années car on voit aujourd’hui que même un grand champion ou un sport peut être mis en difficulté, juste en raison d’un ciblage ou d’un algorithme qui diffusent des images à une vitesse folle. On en perd la maîtrise. Par ailleurs, l’anonymat sur les réseaux sociaux est terrible car il permet aux gens de se cacher derrière un écran. Après les Jeux, j’ai envoyé un message amical de soutien à Pénélope. En la croisant quelque temps après, je lui ai dit la même chose de vive voix. À l’inverse, je ne suis pas certain que les personnes qui se sont déchaînées sur les réseaux sociaux auraient osé maintenir leurs propos face à elle.