“Pour les Jeux de Paris, nous mettons le paquet avec quatre chevaux”, Karim Laghouag

L’année 2022 débute à peine que Karim Laghouag, double médaillé olympique, a déjà les yeux rivés sur 2024. Même s’il se définit avant tout comme coach, le recordman de victoires en cross indoor compte bien augmenter la cadence pour professionnaliser davantage encore ses activités de cavalier. Pour relever les nombreux défis qui l’attendent, le complétiste établi à Nogent-le-Rotrou sait qu’il peut compter sur la solidité de son entourage et de son piquet de chevaux. Le dynamique quadragénaire n’hésite pas non plus à s’engager pour les causes qui lui tiennent à cœur.



Le mois dernier vous étiez à Tignes dans le cadre des Étoiles du sport, un programme rassemblant champions et espoirs du sport français. Comment se matérialise la transmission et le partage avec la nouvelle génération?
C’est avant tout un partage d’expérience et une véritable main tendue vers cette nouvelle génération de sportifs. Cette expérience est très conviviale, chacun donne de sa personne. C’est aussi l’occasion de rencontrer de nombreux autres sportifs, ce qui représente un avantage pour les jeunes mais aussi pour les plus aguerris, qui peuvent se nourrir de ces échanges. Ce mélange intergénérationnel permet d’intégrer un certain nombre d’éléments nécessaires pour s’accomplir au-delà de sa carrière sportive. C’est un moment de partage sincère et extrêmement riche en émotion. De plus, le cadre est propice aux confidences et à la bienveillance.

Vous conduisez régulièrement des stages ouverts aux cavaliers amateurs et professionnels aux écuries KL, à Nogent-le-Rotrou, et ailleurs. Que représente le coaching dans vos activités professionnelles?
C’est mon métier. Je suis coach avant tout. Mes activités de cavalier représentent la vitrine de mon entreprise, dont la visée est d’enseigner. Grâce aux médias, j’essaie d’avoir une meilleure visibilité afin de séduire davantage de partenaires. Avec les Jeux olympiques de Paris en ligne de mire, j’ai l’impression que beaucoup de gens sont motivés pour intégrer cette aventure. Ces trois prochaines années, j’espère donc pouvoir me consacrer plus encore à mon objectif sportif.

Quel bilan tirez-vous de 2021?
Un bilan extrêmement positif compte tenu des circonstances actuelles. D’abord, nous avons pu concourir, les Jeux olympiques de Tokyo ont bien eu lieu, et nous en sommes revenus avec une médaille. Grâce à la Fédération française d’équitation et à l’Institut français du cheval et de l’équitation (mais aussi à quelques organisateurs associatifs et privés, ndlr), nous avons vécu une saison quasi normale, si je puis dire. Nous avons dû composer avec des JO repoussés d’un an et toutes les incertitudes liées à leur tenue en 2021. À l’écurie, nous avons tendu le dos, tout en continuant de s’entraîner. Après la mort d’Entebbe de Hus (Han, Embassy I x Carbid), mon partenaire des JO de Rio 2016, un coup très dur dont je ne pensais pas pouvoir me relever, mon entourage a répondu présent, et j’ai eu la chance de croiser la route de Triton Fontaine, qui m’a permis de revenir dans la course. La sélection pour les Jeux fut complexe, j’étais très loin d’être dans la liste au départ (en tout cas avant les forfaits successifs de Qing du Briot*IFCE, Babylon de Gamma et Birmane, les partenaires du lieutenant-colonel Thibaut Vallette, Astier Nicolas et Thomas Carlile, ndlr). J’ai finalement pu y participer. Je vais pouvoir écrire un livre! C’est une histoire si belle et tellement intense à vivre.

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Karim Laghouag et Punch de l'Esques au cross indoor du CHI de Genève

© Scoopdyga



“Depuis que je fais ce métier je n’ai jamais eu une aussi belle cavalerie”

Comment va Triton Fontaine (SF, Gentleman IV x Nightko), partenaire de votre médaille de bronze olympique?
Il va très bien et participera dès lundi à un stage à Saumur. Il n’a rien perdu de ses acquis d’autant que la météo, pluvieuse mais assez douce, nous a permis de le maintenir au travail.

Quels sont les objectifs en 2022 pour Triton Fontaine et Punch de l’Esques, respectivement âgés de quinze et dix-neuf ans?
En ce qui concerne Triton, l’objectif est de postuler pour une sélection aux championnats du monde, prévus en septembre à Pratoni del Vivaro, en Italie. Je l’y préparerai sur le Grand national et peut-être sur le circuit des Coupes des nations. Tout cela reste à discuter avec Thierry Touzaint, notre sélectionneur national, à l’occasion du stage. Punch, lui, a été mis en pré-retraite. D’un commun accord avec sa propriétaire (Agnès Célérier, ndlr), il ne concourra plus en complet à haut niveau et se consacrera désormais au saut d’obstacles et au cross indoor, en commençant par ceux de Saumur et Bordeaux qui arrivent.

Comment allez-vous conduire la saison d’Embrun de Réno (SF, Eliott MC x Tamaris des Étangs), dixième du Mondial des chevaux de sept ans en octobre au Lion-d’Angers? Visez-vous une participation au CCI 4*-S de Blenheim ou au CCIO 4*-L de Boekelo en fin de saison? Ou bien prendrez-vous davantage votre temps en vue des JO de Paris 2024?
Embrun est un cheval qui prend de la maturité au fil des saisons. Nous l’avons depuis qu’il a quatre ans et il ne cesse de se révéler. Il a été sacré champion des cinq ans, puis a été le meilleur cheval français à six et sept ans au Mondial du Lion-d’Angers. C’est un cheval très prometteur que nous préservons au maximum. Cette année l’objectif est de le qualifier pour un CCI 4*-L comme celui de Boekelo, prévu en octobre. Cela dépendra de son évolution car nous gardons l’oreille attentive à ses besoins et sa disponibilité. Nous participerons à des CCI 3 et 4* cette année et viserons les championnats d’Europe de 2023, programmés au Pin-au-Haras. Avec Triton, Eton de Hus (SF, L’Arc de Triomphe x Galoubet A) et Dream de Viève (SF, Calisco du Pitray x Café au Lait), il fait partie de mes chevaux phares, que je prépare pour les Jeux de Paris.

Comment qualifieriez-vous Eton et Dream, âgés de dix et neuf ans?
Dream m’a été conseillé il y a deux ans par mon parrain sportif, Didier Courrèges, grâce à qui je participe d’ailleurs aux Étoiles du sport depuis 2004. Je l’ai essayé à l’occasion d’un stage à Pau et je l’ai bien aimé. C’est un cheval qu’adore Jean-Luc Force, mon coach privilégié. C’est pourquoi nous l’avons acquis. J’espère, dans la même optique qu’Embrun, finir la saison 2022 sur un CCI 4*-L. Il est extrêmement rapide, l’un des plus rapide que j’aie jamais eus. Il saute très bien, mais présente encore quelques lacunes au dressage. Il faut donc nous laisser encore un peu de temps pour récolter les fruits du travail accompli.
Quant à Eton, nous fondons également beaucoup d’espoirs en lui. Il présente une belle locomotion, galope très bien, se montre franc et saute très bien. Il a d’ailleurs réussi un très bon championnat de France des chevaux de saut d’obstacles des sept ans, à Fontainebleau. Affaire à suivre, comme on dit. Depuis que je fais ce métier, je n’ai jamais eu une aussi belle cavalerie, aussi étoffée, alors c’est de bon augure. Des contre-performances, blessures, contretemps et non-sélections peuvent toujours survenir, mais j’ai mis les chances de mon côté.

Y a-t-il eu des départs et arrivées dans vos écuries au cours de la trêve hivernale?
Il y a eu un peu de mouvement concernant des jeunes chevaux, mais rien de signifiant. J’ai l’intention d’acheter un autre cheval. J’ai d’ailleurs plusieurs pistes. Et pour le côté affectif, je souhaiterais acquérir un produit d’Entebbe, mon cheval de cœur, que j’avais eu presque toute sa vie. 

Dans quelle mesure serez-vous présent sur le Cycle classique de la Société hippique française?
Je serai davantage engagé en saut d’obstacles qu’en complet, car j’ai pas mal de chevaux de saut. J’ai notamment une jument de cinq ans, Halley l’Amaurial (SF, Catoki x Conterno Grande) et Génie du Haut Val (SF, Ascot des Ifs x Sable Rose), six ans. Celui-ci est très tardif, donc je n’ai pas pu l’exploiter pleinement. En complet, je ne serai pas tellement présent car j’ai peu de jeunes.

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Karim Laghouag et Embrun du Réno aux Championnats de France des cinq ans en 2019

© Pauline Chevalier



“Je ne suis pas une étoile filante, je sais ce que je fais”

Sur les réseaux sociaux, vous évoquez de nouveaux projets pour 2022. Pouvez-vous en dire plus?
Parmi les nombreux projets qui vont rythmer mon année, il y a d’abord ma collaboration avec Maxime Collard, que j’ai rencontrée aux Jeux olympiques et avec laquelle j’ai eu un bon feeling. Nous sommes dans le même état d’esprit, celui d’aller vers l’avant, et nous avons beaucoup de choses en commun. Grâce à elle, j’aimerais augmenter ma cadence de travail. En parallèle, il y a également des projets d’entraînement des chevaux un peu novateurs. Avec mon préparateur physique et mental, Guy Bessat, nous souhaitons mettre en place une approche voisine de celle des athlètes humains, consistant à améliorer les stratégies de préparation physique, notamment à l’aide de la pliométrie (exercices de musculation focalisés sur la tonicité des muscles striés squelettiques, ndlr). L’objectif est d’adapter la préparation physique humaine à l’échelle équine dans le respect de la physiologie du cheval.
En outre, je participerai au Grand National avec mes chevaux de tête, en vue des échéances de l’année, puis m’engagerai davantage en CCI, y compris à l’étranger, pour me faire connaître des juges étrangers et me faire à la patte des chefs de pistes et chevaux étrangers. L’objectif, pour bien préparer Paris 2024, est de renforcer ma notoriété en allant partout en Europe, même si mon nom doit déjà résonner un peu. Ces projets coûtant cher, je suis activement à la recherche de partenaires. Pour l’instant, j’ai la chance de bénéficier d’oreilles attentives, mais j’aimerais concrétiser de nouveaux partenariats. Grâce à cet investissement, financier et personnel, le but est d’avancer de manière beaucoup plus professionnelle. Actuellement, je m’absente au moins cent jours de mon écurie. Pendant ce temps, je ne prépare pas mes chevaux au haut niveau, ce qui est un problème.

Après une médaille d’or par équipes aux JO de Rio 2016 avec Entebbe et une médaille de bronze par équipes aux Jeux de Tokyo avec Triton, quelles sont vos perspectives pour Paris 2024?
Je souhaite continuer à étoffer mon piquet de chevaux, mais aussi améliorer mon entraînement dans tous ses aspects, avec l’aide de Jean-Luc Force, Guy Bessat, Maxime Collard, Jean-Michel Roudier (juge international de dressage, ndlr) et Patrick Caron (entraîneur émérite de jumping, ndlr) pour continuer à m’améliorer, ainsi que ma cavalerie. J’aimerais également aller sur les terrains de concours un peu plus tôt que ce qui se fait habituellement afin de faire travailler mes chevaux sur place, avant d’entamer les épreuves. Nous demandons à nos chevaux d’accepter leur environnement, de ne pas être stressé alors cette façon de faire serait idéale pour familier le cheval au contexte de la compétition. Cette façon de faire n’est possible que lors des CCI, où vous arrivez avec quelques jours d’avance. J’aimerais calquer cela aux concours français. Quand on vise Paris, et vu le contexte, il faut pérenniser une ambiance saine et sereine. Un cheval de complet concourant seulement cinq à six fois par an maximum, il ne reste qu’une quinzaine de concours avant les Jeux, ce qui me paraît peu. C’est donc maintenant qu’il faut mettre en place des choses pour être prêt le moment venu. Aujourd’hui, je consolide la base pour planter une flèche en plein milieu demain.
Pour les Jeux, nous mettons donc le paquet avec quatre chevaux: Triton, Embrun, Dream et Eton. À quarante-six ans, si je ne mets pas toutes les chances de mon côté pour les Jeux de Paris, je nourrirais des regrets, or je ne veux pas en avoir. Je veux tout faire à fond pour me donner les moyens de réaliser mon objectif principal qu’est Paris, en me nourrissant de mes objectifs intermédiaires que sont les championnats d’Europe ou du monde, le Grand National, les CCI, et de continuer à avancer physiquement et mentalement. Je ne cesserai jamais de me creuser la cervelle pour améliorer ce qui doit l’être, tout plaçant la question du bien-être animal au centre de tout. Il faut communiquer sur cette thématique car nous sommes en première ligne. Il faut montrer au grand public que les chevaux de haut niveau sont chouchoutés et considérés avec le souci du détail. La vie de nos équidés ne doit pas être rythmée par des cadences de travail, c’est aussi du plaisir et du bien-être.

En termes de retombées, quelles différences y a-t-il eu entre l’après-Rio et l’après-Tokyo?
Sportivement, je suis parti de tout là-haut et la médaille de bronze, à l’image d’un tremplin, a relevé le bout de ce chemin pour me redonner l’élan nécessaire pour essayer de repartir tout là-haut. C’est très motivant pour moi, mon entourage et mes partenaires. Les JO, c’est une aventure humaine qu’il faut anticiper dès maintenant. Dans le sport, nous avons la chance de vivre et de faire vivre des émotions incroyables. Et je suis porté par l’envie de partager avec les autres.
Rio a changé ma vie, mais les retombées ne dépendent que de celui qui les initie. Si je n’avais rien fait après Rio, je n’aurais rien eu. Beaucoup de cavaliers médaillés d’or, en jumping ou complet, pour en avoir discuté avec eux, n’ont pas vu leur vie professionnelle changer grâce à leur sacre. Pour moi, tout a changé car je me suis bougé. En 2014, j’ai rencontré Véronique Gauthier (attachée de presse et conseillère en communication, ndlr), qui m’a beaucoup aidé. J’avais déjà une base assez solide et ma popularité m’a permis de rebondir. Riche de mon expérience brésilienne, j’ai pu anticiper les années précédant les Jeux de Tokyo, ce qui m’a été d’une grande utilité. Deux médailles, c’est encore plus crédible, cela prouve que je ne suis pas une étoile filante et que je sais ce que je fais. J’augmente mes chances de réussir quelque chose d’incroyable.

Que vous inspire le monde de 2022, toujours sous la pression de la pandémie et de nombreux conflits, mais aussi du réchauffement climatique? Quel serait votre vœu pour la planète?
Je ne suis pas dans le registre de la plainte. Je ne suis certes pas à l’aise avec ces événements, car il est très compliqué de vivre dans ce contexte inquiétant, mais nous avons la chance d’avoir des chevaux, une belle écurie et d’être en bonne santé, alors je fais le choix de me concentrer là-dessus. Nous avons suffisamment de connaissances pour agir en bon citoyen, respectueux d’autrui et de l’environnement.
J’œuvre avec une association qui vient en aide aux enfants atteints de maladies. Je me rends disponible pour remonter le moral de gens pour qui c’est vraiment difficile. Il y a encore des gens disponibles pour les autres, et il me semble important de le souligner.

L’élection présidentielle, cela vous passionne?
J’ai eu la chance, grâce à mes médailles, de rencontrer deux présidents de la République (François Hollande et Emmanuel Macron, ndlr). J’ai été très touché par leur sincérité et leur proximité alors qu’il n’étaient pas tout à fait du même bord politique. Je n’ai pas d’avis sur ce qui est mieux ou moins bien, mais j’imagine que gérer un pays doit être compliqué. Il faut arrêter d’arrêter et repartir vers l’avant en ménageant les gens les plus fragiles. La situation économique est dramatique, alors il faut que l’on puisse retravailler dans la plénitude, et ce dans tous les domaines. Pour l’avenir, je crois qu’il faudrait revaloriser l’artisanat et les services à la personne, car ce sont des secteurs qui manquent de bras… et tous les gens ne peuvent pas être YouTubeurs! Il faudrait tout faire pour montrer que ce sont des métiers extraordinaires. Et en ce contexte de rebond pandémique, je veux terminer par une pensée particulière pour tous les soignants, notamment ceux œuvrant dans les hôpitaux.

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Karim Laghouag et Entebbe de Hus aux Jeux olympiques de Rio en 2016

© Scoopdyga