“Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que sport de haut niveau et bien-être animal sont incompatibles”, Edward Levy (2/2)

À seulement vingt-sept ans, Edward Levy entame déjà sa sixième saison au plus haut niveau. S’il fait désormais partie des têtes connues du jumping tricolore, le Normand d’adoption entend désormais se faire une place au sein de l’équipe de France à long terme. Rencontré samedi dernier à l’occasion du Saut Hermès au Grand Palais Éphémère, entre deux classements de sa géniale Rebeca LS, le Normand made in Paris a abordé ses objectifs pour 2022 et sa perpétuelle envie de s’améliorer pour les atteindre. Dans la deuxième partie de cet entretien, il évoque principalement son système, inspiré de ses nombreuses expériences, mais aussi le bien-être de ses chevaux, l’une de ses priorités.



La première partie de cet entretien est à retrouver ici. 

Vous montez plusieurs jeunes chevaux et aurez à renouveler une partie de votre piquet dans les années qui viennent. Compte tenu de vos effectifs, pouvez-vous envisager l’avenir sereinement?

Si tous les chevaux passent le cap, je pense avoir une relève suffisante. Nous avons un système assez abouti avec une quinzaine de jeunes de très bonne qualité. J'ai la chance d'avoir derrière moi des propriétaires vraiment motivés, qui sont constamment à la recherche de recrues. Nous pouvons aussi compter sur ceux qui arrivent à maturité comme Catchar Mail (SF, Diamant de Semilly x Calvaro, ndlr), Confidence d’Ass (SF, Diamant de Semilly x Berlin) et de nombreux chevaux de l’élevage du Seigneur, qui ont désormais sept ou huit ans. Je suis toujours aussi motivé et passionné. J’ai la chance de bénéficier du soutien de personnes qui aiment ce sport et veulent travailler intelligemment. Je ne peux pas dire si tout sera prêt dans deux ou cinq ans, et encore moins demain. Cela dépendra de l’alignement des planètes, mais tout est mis en place pour que cela dure.

Vous avez vingt-sept ans et vous êtes présent à haut niveau depuis 2016, mais on continue à vous présenter comme ‘le petit jeune de l’équipe de France’. N’est-ce pas parce que vous êtes le dernier à avoir réussi à vous installer de manière durable et que les prétendants ne sont pas légion?

Je ne dirais pas que c’est parce qu’il n’y a pas grand monde derrière moi, mais plutôt parce que, devant, ils ont tous quinze ans de plus! (rires, ndlr). Concourir à haut niveau n’est malheureusement pas qu’une question de talent. Il faut un système, des opportunités, des chevaux, une organisation, mais aussi les moyens de pouvoir se déplacer aux quatre coins de la planète, des employés qui gèrent le reste des écuries, la formation d’une relève, etc. Participer à quelques grands concours est assez accessible en étant bon et en ayant un cheval de cette trempe. Le plus difficile est de garder le rythme. C’est le véritable défi de notre sport. Les concours sont de plus en plus nombreux, tout comme les bons chevaux et cavaliers, ce qui rend la compétition toujours plus rude. Je suis certain que des Français de ma génération vont arriver. Quand je concours en CSI 2* et 3*, je vois de super jeunes qui, j’en suis sûr, ont un bel avenir devant eux. C’est en tout cas ce que je leur souhaite. Mais il est certain qu’atteindre le haut niveau demande autant de talent que de capacités de gestion. 



“Essayer d’être le plus compétitif possible en respectant au maximum mes chevaux”

Régulièrement, des jeunes se disent inspirés par le système que vous avez réussi à mettre en place. Avez-vous conscience d’être un modèle en la matière?

Je n’oserais pas dire que j’ai conscience d’avoir un très bon système, mais je suis certain d’avoir consacré toute mon énergie à le mettre sur pied lorsque j’ai démarré mon activité. J’avais une idée très précise de la manière dont je voulais fonctionner grâce à mes expériences. J’ai beaucoup voyagé et voulu mélanger tout ce que j’avais pu apprendre en y ajoutant ma touche personnelle. Ma philosophie, c’est d’essayer d’être le plus compétitif possible en respectant au maximum mes chevaux. Je suis passionné par ma vie parce que je la partage avec des chevaux que j’aime et qui m’aiment en retour. Je ne pense pas que je m’épanouirais, même en étant très performant, s’il y avait une infime forme de dureté dans mon fonctionnement. Les gens qui me connaissent savent que j’aime créer un couple avec chaque cheval, je me dis toujours qu’ils sont doués j’ai confiance en leurs qualités. D’un point de vue organisationnel, le système est assez cadré avec une cheffe d’écurie, une groom, un cavalier de concours, une secrétaire, entre autres, afin que je puisse me concentrer sur l’évolution de mes chevaux et de ceux de mon cavalier.

Qu’est-ce qui, selon vous, est le plus abouti dans votre système? Et que vous reste-t-il à améliorer?

Je suis heureux d’avoir atteint le haut niveau en adoptant cette philosophie de travail des chevaux ainsi qu’une bonne organisation. En plus, il y a un bel état d’esprit au sein de mon équipe. Pour ce qui est à améliorer, je dirais: le cavalier!

Vous dites vouloir être aimé par vos chevaux. Comment y parvenir?

J’essaye de trouver le meilleur fonctionnement possible pour chacun, au cas par cas. Par exemple, Sirius (Black, SF, Calisco du Pitray x Laudanum, Ps) doit travailler en carrière environ une fois par mois. Le reste du temps, il ne va qu’à la plage ou sur la piste de galop et ne saute pas une barre. Lorsqu’il arrive en concours, il est content de travailler. Si je lui demandais une telle concentration chaque jour, il se lasserait et n’aurait plus la même envie une fois en compétition. Il a seize ans et m’a énormément donné car il a été mon seul cheval et mon professeur. 

À l’inverse, Rebeca (LS, Rebozo La Silla x Cassini I, ndlr) est une vraie guerrière, pas une princesse. Elle aime se battre. Par exemple, ce matin dans l’épreuve de vitesse (entretien réalisé samedi passé, jour où la baie s’est classée huitième à 1,50m et troisième à 1,55m, ndlr), je ne suis pas allé extrêmement vite, mais ne l’ai pas non plus laissée s’endormir pour qu’elle ne se trompe pas d’enjeu lorsqu’elle arrivera sur un plus gros parcours. Montant pas mal d’étalons aussi, je crée une complicité avec chacun mais ils sont un peu différents, alors il ne faut pas oublier de garder un certain respect mutuel. Cela demande une rigueur un peu plus importante que le travail de juments d’expérience, par exemple. Monter tous les chevaux de la même manière serait moins fatiguant, mais clairement moins efficace. Mes chevaux sont tous différents, je n’ai pas de style prédéfini. Ils ont majoritairement un modèle moderne, mais j’aime aussi en monter de plus imposants. Le plus important est qu’ils aient envie de se donner. Le reste compte moins. 

Le bien-être animal occupe une place de plus en plus importante dans les débats et discussions. Que cela vous inspire-t-il?

J’en suis évidemment un partisan. Je suis profondément amoureux des chevaux donc je pense que la conscience du bien-être animal est primordiale. Je suis moins sûr, en revanche, de la remise en question qu’il y a dans notre sport. Je généralise évidemment, mais je pense que ceux qui ne sont pas dans la recherche parfaite du bien-être animal doivent être remis à l’ordre. Je ne vois pas beaucoup de fonctionnements autres que le miens, mais j’observe les cavaliers tous les week-ends et il ne faut pas oublier que les chevaux de haut niveau sont traités comme des rois. Tout ce qui est mis en place autour d’eux va dans ce sens. En tout cas, je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que le sport de haut niveau est incompatible avec le bien-être animal.

Dans votre quête de performances, avez-vous déjà eu une prise de conscience ou l’impression d’avoir fait passer vos ambitions sportives avant vos chevaux et leur intégrité?

Sincèrement, non. Je suis encore en quête de l’équilibre parfait, mais je me situe plutôt du côté opposé. Je peux parfois protéger mes chevaux à l’excès, arriver en concours et m’apercevoir que mon cheval n’est pas dans le coup. Parfois, je laisse souffler mes chevaux pendant une certaine période, les emmène en concours et me rends compte, une fois sur place, qu’ils ont pu manquer un peu d’entraînement. Cela n’est pas non plus bénéfique en termes de résultats, mais je n’aimerais pas faire monter mes chevaux dans un camion en sentant que je leur en demande trop. Et cela ne m’est jamais arrivé.