La Chine devrait pouvoir concourir en équipe aux JO, mais le mérite-t-elle vraiment?

Selon toute vraisemblance, pour la première fois de son histoire, la Chine devrait bien pouvoir présenter une équipe complète de saut d’obstacles aux Jeux olympiques de Tokyo, cet été au Japon. Qualifiée collectivement, comme la Nouvelle-Zélande, l’été dernier à Valkenswaard, lors d’une compétition qui a alarmé certains grands noms de la discipline, la grande puissance asiatique s’est également assurée de pouvoir justifier, au 31 décembre 2019, d’au moins trois couples qualifiés individuellement. Elle en compterait au moins huit, mais six d’entre eux ont reçu leur sésame dans des conditions qui posent question.



Depuis la semaine passée, GRANDPRIX se penche sur les problématiques des qualifications collectives et individuelles pour les Jeux olympiques de Tokyo, pour lesquelles la date du 31 décembre 2019 faisait office de couperet à plusieurs égards. En saut d’obstacles, la rédaction a déjà évoqué le cas du Qatar, qui devrait perdre au profit du Maroc sa qualification obtenue au CSIO 4*-W de Rabat en raison des tests antidopage positifs à un dérivé du cannabis imputés à Bassem Mohammed et au cheikh Ali al-Thani, mais aussi le fait que la République tchèque a récupéré la place de l’Ukraine, pour des minima individuels non atteints, et ce malgré le contrôle positif d’Emma Augier de Moussac à l’hydrochlorothiazide, une substance interdite aux athlètes en toute circonstance.
 
Concernant les autres nations, même sans s’y pencher sérieusement, la réalisation des minima individuels de la part d’au moins trois couples au 31 décembre (les règles sont décrites ici, à partir de la page 54) ne faisait aucun doute pour le Japon, nation hôte de ces Jeux, qui a assuré les investissements humains, équins et matériels nécessaires pour y parvenir aussi tôt que possible. Pas de doute non plus pour les États-Unis, la Suède, l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas et l’Australie, qualifiés dès 2018 aux Jeux équestres mondiaux de Tryon, ni pour la Belgique, la Grande-Bretagne et la France, qui ont validé leur ticket aux championnats d’Europe Longines de Rotterdam, ni pour le Brésil, le Mexique et l’Argentine (repêchée en raison du cas de dopage de Nicole Walker dans l’équipe canadienne), qualifiés grâce à leurs performances aux Jeux panaméricains de Lima, ni même pour Israël, dont les cavaliers récemment naturalisés ont brillé dans la qualificative de Moscou, ni encore pour l’Égypte, intouchable à Rabat, ni enfin pour l’Irlande, qualifiée in extremis en finale mondiale des Coupes des nations Longines à Barcelone.
 
Comme on a déjà évoqué les cas de la République tchèque et du Maroc, il ne restait plus qu’à se pencher sur le groupe G créé par la Fédération équestre internationale (FEI), englobant l’Asie et l’Océanie. Le Japon étant invité d’office en tant que nation hôte et l’Australie s’étant qualifiée à Tryon, on pouvait se demander quelles équipes parviendraient à décrocher les deux places en jeu dans cette zone immense mais encore pauvre en grandes nations équestres, sauf en concours complet, et surtout si celles-ci seraient en mesure de justifier de trois paires ayant réalisé les fameux minima.
 


Une qualificative d’un piètre niveau général

Li Zhenqiang et Uncas S, meilleur couple chinois à Valkenswaard, avaient concédé un puis cinq points.

© Libby Law/FEI

 
Collectivement, la bataille a pris pour cadre un CSI 1* organisé du 11 au 13 août à Valkenswaard, aux Pays-Bas. Celui-ci avait au programme pour seule épreuve une Coupe des nations, prétendument cotée à 1,60m, ce à quoi devait veiller Stephan Ellenbruch, président du jury mais aussi président du comité technique de saut d’obstacles de la FEI. Devant le spectacle produit, certains grands noms du jumping ont estimé qu’on était bien loin du niveau olympique. Ce fut notamment le cas de l’Irlandais Cian O’Connor lors de la dernière assemblée générale du Club des cavaliers internationaux (IJRC), quelques jours plus tard à Rotterdam. Du reste, les scores parlent d’eux-mêmes puisque si la Nouvelle-Zélande s’y est imposée avec un total tout à fait honorable de dix-sept points, elle a devancé la Chine, créditée quant à elle de quarante-sept points (!), Hong Kong, de cinquante-huit points, et Taïwan, de soixante-deux points, sans même parler des naufrages des Philippines et de la Corée du Sud.
 
Concernant les qualifications individuelles, la Nouvelle-Zélande n’a pas dû trembler outre mesure, puisqu’elle compte au moins quatre couples déjà aptes à se produire à Tokyo, ayant tous performé de façon relativement significative aux niveaux 4* et 5*: Sharn Wordley et Casper, Samantha McIntosh et Check In 2, Bruce Goodin et Backatorps Danny V, ainsi qu’Uma O’Neill et Clockwise of Greenhill. Pour la Chine, la réalité est tout autre, puisqu’on a très rarement vu un cavalier de cette nation réussir une performance notable dans un Grand Prix ou une Coupe des nations de 3*, 4* ou 5*, autrement dit à 1,50m ou plus. L’une des rares à y être parvenue est Zhu Meimei, prometteuse élève du légendaire Allemand Ludger Beerbaum. Cependant, celle-ci n’a pas atteint les minima durant la période exigée. Pour autant, la Chine dispose bien du quota minimal de trois couples. On en recense même au moins huit. D’abord, Zhang You, cavalier âgé de dix-huit ans, a validé cette qualification au mérite d’un parcours à huit points ou moins lors de la Coupe des nations du CSIO 5* de Sopot, qu’il a disputée hors-concours – la Chine n’ayant pas été invitée par équipes – avec Caesar, comme le règlement le permet. Ensuite, Liang Ruiji, au printemps dernier également, a signé un sans-faute dans le Grand Prix CSI 3* de Maubeuge avec Indiana van’t Heike, jument dont il partage la monte avec le Belge Gilles Thomas.
 


Une procédure parallèle et opaque qui interroge

 
Pour les six autres, la Chine a fait valoir une procédure assez surprenante, détaillée à l’alinéa 1 de l’article 5 du chapitre IV du règlement olympique de la FEI (lire ici, page 55). Celui-ci dispose qu’une fédération nationale dont les couples ne parviennent pas à atteindre les minima peut, à ses frais, demander à la FEI d’envoyer un délégué évaluateur étranger chargé de contrôler le niveau desdits couples, lors d’une compétition approuvée par la FEI et menée conformément au protocole établi par les règles de la FEI. L’épreuve consiste alors en un tour sur un parcours coté et installé conformément à un plan fourni par la FEI. Les paires obtenant huit points ou moins sont alors considérées comme éligibles, le délégué étranger ayant une mission de conseil vis-à-vis de la Fédération nationale et de la FEI quant à l’octroi de la qualification. À noter qu’un couple terminant avec plus de huit points mais montrant de très bonnes dispositions sur le parcours peut être autorisé par le délégué à répéter l’exercice et finalement à obtenir son précieux sésame pourvu qu’il termine cette fois bien sous la barre des huit points.
 
C’est ainsi que la puissance émergente asiatique s’est assurée de sa participation aux JO puisque Li Yaofeng a été jugé apte avec Jericho Dwerse Hagen et Just Krack, Yuan Maodong avec U Bresco, Li Zhenqiang avec Cantario, Liu Tongyan avec Chaccato et Zhang Xingjia avec For Passion d’Ive. À noter toutefois que cette évaluation s’est tenue en dehors d’un événement FEI habituel, lors d’une “compétition qualificative spéciale JO 2020”, selon les termes employés par la FEI dans sa base de données des qualifications, le 25 juin 2019 à Lierre, en Belgique. Autant dire que tout cela s’est déroulé en catimini sans autre public que l’entourage des cavaliers et le fameux délégué étranger mandaté par la FEI. Du côté d’Azelhof, la structure accueillant toute l’année les concours de Lierre, cette journée aux conséquences cruciales n’a pas marqué les esprits à entendre ses responsables. Pour sa part, Marc van Dijck, ancien cavalier international belge, aujourd’hui marchand et coach, notamment d’une délégation de cavaliers chinois, et installé à Nieuwenrode, se rappelle bien cet événement, mais plus du nom du fameux officiel sur lequel portait une si grande responsabilité…
 
GRANDPRIX a posé des questions à la FEI afin d’obtenir de plus amples informations à ce sujet. Ce soir, une porte-parole s’est engagée à y apporter des réponses aussi vite que possible. Tout cela mérite sans aucun doute des éclaircissements quand on se rend compte que Li Yaofeng n’a jamais obtenu de performance notable avec Jericho Dwerse Hagen et qu’il n’a jamais monté Just Krack en CSI, que Yuan Maodong et U Bresco n’ont jamais réussi la moindre performance à 1,50m ou plus, que Li Zhenqiang n’a jamais concouru au-delà d’1,45m avec Cantario et que Liu Tongyan a concédé pas moins de seize points avec Chaccato en première manche de la qualificative de Valkenswaard avant d’abandonner en seconde manche… Le cas le moins flagrant serait celui de Zhang Xingjia et For Passion d’Ive, crédités de cinq points dans un Grand Prix CSI 3* à 1,55m disputé à Knokke le 6 juillet 2019, quelques jours après le fameux test.
 
Si la Chine avait échoué à obtenir ces minima individuels, la place laissée vacante dans ce groupe G n’aurait pu être récupérée, pour les mêmes raisons, par aucune autre nation asiatique ou océanique et serait revenue, comme le règlement le prévoit, à la première équipe non encore qualifiée suivant le classement des Jeux équestres mondiaux de Tryon. Et celle-ci n’est autre que… le Canada! Sorti par la porte, l’Érable serait ainsi revenu par la fenêtre, ce qui n’aurait manqué de soulever des questions morales. Pour autant, malgré son caractère hautement historique, la présence d’une équipe chinoise en pose d’autres, ô combien légitimes, en termes de qualité du spectacle sportif mais surtout de sécurité des cavaliers et chevaux concernés…
 
Depuis le début des débats ayant précédé l’adoption par la FEI des nouveaux formats olympiques, avec l’aval du Comité international olympique, cavaliers, entraîneurs, chefs d’équipes, propriétaires et fédérations nationales, essentiellement en Europe, craignent que les chefs de piste soient contraints d’abaisser le niveau des épreuves pour éviter les catastrophes. Un comble pour une compétition qui se doit de conserver son caractère suprême. Espérons que ce ne soit pas le cas à Tokyo, où la chaleur devrait encore davantage compliquer la tâche des athlètes…

À travers la voix de John Roche, directeur du jumping, la Fédération équestre internationale a accepté dapporter son éclairage à notre article.