Malgré un contrôle antidopage positif, la République tchèque récupère la place de l’Ukraine aux JO de Tokyo…

Bien qu’elle ait gagné sa place à la régulière en juin dernier au CSIO 3*-W de Budapest, l’équipe ukrainienne de saut d’obstacles ne participera pas aux Jeux olympiques de Tokyo cet été au Japon. Un seul de ses couples, sur trois requis, ayant accompli les minima individuels, sans même évoquer les démêlés politico-judiciaires d’Oleksandr Onyshchenko, son homme fort et financeur de toujours, la nation d’Europe de l’Est doit laisser sa place à la République tchèque, deuxième à Budapest. Et pourtant, celle-ci accuse le contrôle antidopage positif d’Emma Augier de Moussac datant de cette même qualificative…



Emma Augier de Moussac.

© Scoopdyga

Depuis hier, la presse tchèque, à commencer par le site Jezdci, mot signifiant cavaliers dans cette langue, est en liesse. Pour la première fois depuis les tristement célèbres Jeux olympiques de Berlin, disputés en 1936 dans l’Allemagne nazie, une équipe tchèque de saut d’obstacles participera cet été à l’événement sportif suprême. Pour être précis, à l’époque, ce n’était pas à proprement parler la République tchèque, mais la Tchécoslovaquie, pays d’Europe centrale fondé en 1918 sur les ruines d’un empire austro-hongrois disloqué à la fin la Première Guerre mondiale, puis scindé en deux États en 1992 après la chute du bloc communiste. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle est évidemment qualifiée de “sensationnelle”, “inespérée” et “historique” par Josef Malinovský, notre confrère de Jezdci.
 
Dans son long article, celui-ci rappelle à raison que la République tchèque avait échoué à se qualifier à la régulière lors de son ultime opportunité de le faire, le 30 juin 2019 lors de la Coupe des nations du CSIO 3*-W de Budapest, en Hongrie. Par un score énorme de cinquante-huit contre cinquante points (!), elle avait en effet été battue par l’Ukraine, comme quatre ans plus tôt à Šamorín lors de la qualificative pour les Jeux de Rio 2016. Au Brésil, l’Ukraine, représentée par deux anciens cavaliers allemands, René Tebbel et Ulrich Kirchhoff, un ancien Hongrois, Ferenc Szentirmai, et un ancien Brésilien Cassio Rivetti, qui l’est d’ailleurs redevenu depuis (!), avait fini bonne dernière de la compétition par équipes. Mais cet été, c’est officiel depuis hier sur le site de la Fédération équestre internationale, il n’y aura pas d’équipe ukrainienne aux JO de Tokyo.
 


Une histoire de minima

 
Contrairement à ce que certains pourraient penser, cela n’a rien à voir – ou alors très indirectement – avec le feuilleton politico-judiciaire sans fin qui oppose le pouvoir en place à Kiev à l’encombrant oligarque, ancien député, ancien président de la Fédération équestre ukrainienne, cavalier amateur et même chef d’équipe désigné à Budapest, l’incontournable Oleksandr Onyshchenko. La raison est bien plus simple et sportive. Se qualifier collectivement ne suffit pas. Pour pouvoir prétendre présenter une équipe aux JO, une nation doit justifier de trois couples ayant accompli les minima individuels requis lors d’une période courant des Jeux équestres mondiaux de Tryon, en septembre 2018, au 31 décembre 2019. Il s’agit de scores maximaux à ne pas dépasser lors des manches de championnats internationaux et/ou dans des Coupes des nations et/ou en Coupe du monde et/ou dans des Grands Prix de niveaux 3*, 4* ou 5* (les règles sont décrites ici, à partir de la page 54). Concernant l’Ukraine, relativement démunie en chevaux depuis que l’étau se resserre autour de la personne et des ressources financières d’Onyshchenko, seule une paire a accompli cette formalité: René Tebbel avec Saxo de la Cour, l’ancien crack de Cédric Angot, mais celui-ci a de toute façon été revendu fin 2019 au Japonais Mike Kawai… A priori, il n’y aura donc aucun Ukrainien au Japon, pas même en individuel.
 
Comme le prévoit le règlement, la place mise en jeu à Budapest revient donc à la République tchèque. Et par là même, le sport aurait pu en sortir grandi, avec une équipe tchèque moins “artificielle” que son homologue ukrainienne, dans le sens où elle n’est pas composée de mercenaires naturalisés contre de l’argent et des chevaux. Mais il n’en sera rien. Hélas, cette qualification “historique” porte en elle une réalité moins glorieuse. En effet, elle a été obtenue en dépit du contrôle positif d’Emma Augier de Moussac, l’une de quatre équipiers tchèques, à l’hydrochlorothiazide, une molécule diurétique considérée par l’Agence mondiale antidopage comme un potentiel masquant d’autres produits dopants, et donc interdite aux athlètes, en compétition comme en dehors…
 


Deux poids, deux mesures…

 
“Heureusement” pour sa Fédération nationale, ce fut le seul contrôle positif tchèque, contrairement au Qatar, qui devrait perdre sa qualification obtenue au CSIO 4*-W de Rabat en raison des deux tests positifs à un dérivé du cannabis imputés à Bassem Mohammed et au cheikh Ali al-Thani. “Heureusement” encore, le score d’Emma Augier de Moussac n’a guère pesé dans sa deuxième place à Budapest, puisque la Franco-Tchèque avait été éliminée dans les deux manches avec Chacco Dia… Et “heureusement” surtout, dans ces qualificatives comme lors des Jeux panaméricains (ce qui aurait pu sauver le Canada malgré le cas de Nicole Walker) et autres championnats d’Europe, un contrôle positif ne disqualifie que l’athlète concerné, et non toute l’équipe, contrairement aux Jeux équestres mondiaux et aux Jeux olympiques eux-mêmes. Allez comprendre pourquoi il y a deux poids, deux mesures… Une faille que la Fédération équestre internationale, dont les services du siège de Lausanne ne doivent pas manquer de travail ces jours-ci (!), aurait intérêt à combler en vue des JO de Paris 2024.
 
Alors qu’Emma Augier de Moussac purge une suspension provisoire depuis le 23 décembre 2019 et que Chacco Dia a récemment été revendue et confiée au champion suédois Peder Fredricson, la Fédération tchèque a bien pu justifier de trois cavaliers ayant accompli les fameux minima: Ondrej Zvara, Ales Opatrny et la richissime Anna Kellnerová. D’ailleurs, si celle-ci y est parvenue avec Silverstone G, elle espère en faire autant notamment avec l’extraordinaire Catch me if you Can, ancienne crack de l’Allemande Laura Klaphake, achetée à très grands frais à Paul Schockemöhle. À noter qu’elle dispose pour cela d’un délai supplémentaire courant jusqu’au 31 mai – autre subtilité, plus juste celle-là, du complexe règlement olympique de la FEI.
 
Si jamais la République tchèque avait été empêchée par ce cas de dopage, la place serait revenue à la Hongrie, mais celle-ci aurait été privée de Jeux pour les mêmes raisons que l’Ukraine. On aura l’occasion d’y revenir, mais il sera clairement compliqué d’assurer la présence de vingt équipes à Tokyo et d’accroître la sacrosainte universalité prônée par la FEI pour justifier le passage de quinze à vingt équipes, lequel a été rendu possible par la réduction hautement contestée du nombre d’équipiers de quatre à trois par nation…