“La famille Delestre m’a remise sur de bons rails”, Mathilde Pinault
Après avoir disputé ses premières épreuves 5* au Saut Hermès au Grand Palais puis plus récemment au Printemps des sports équestres de Fontainebleau, Mathilde Pinault aborde un tournant important de sa jeune carrière. À seulement vingt-quatre ans, la fille de François-Henri Pinault, PDG du groupe de luxe Kering, mène une double vie, partagée entre son poste chez Boucheron et les pistes des plus grands concours internationaux. Freinée par une blessure ces dernières années, la Parisienne est repartie de l’avant sous la houlette de Marcel Delestre et Simon Delestre. Pourtant, tout a commencé bien loin des plus belles pistes du monde, au poney-club de l’Île d’Yeu, où la cavalière a découvert les chevaux durant son enfance. Une passion qui l’a menée, quelques années plus tard, à une victoire en Coupe des nations Juniors à Fontainebleau. Rencontrée au bord du Grand Parquet, la discrète héritière revient sur sa quête d’affirmation, ses ambitions sportives et un avenir qu’elle continue de construire pas à pas.
Vous avez rejoint les écuries de Simon et Marcel Delestre en octobre dernier, comment se passe le début de votre saison?
Je suis très satisfaite de mon début de saison, mais surtout de la progression que j’ai réalisée depuis mon arrivée chez Simon et Marcel Delestre. Beaucoup de choses ont évolué depuis octobre dernier. L’année précédente avait été compliquée car je revenais de plusieurs blessures. J’ai notamment souffert de plusieurs fractures au pied et j’ai été éloignée des terrains pendant près de onze mois. Lorsqu’on reste aussi longtemps éloigné du sport, il n’est jamais facile de retrouver ses repères et d’accepter qu’il faut parfois repartir de zéro. Heureusement, tout se passe très bien aujourd’hui. La famille Delestre m’a rapidement remise sur de bons rails, en m’aidant à retrouver de la motivation et à structurer mon travail pour essayer de les suivre au plus haut niveau. Les débuts n’ont pas toujours été simples, mais nous n’avons jamais baissé les bras.
En janvier, nous sommes partis quatre semaines en Espagne (à Oliva et Vejer de la Frontera, ndlr), où j’ai disputé mes premiers CSI 4* avec ma bonne jument Crazy Daisy 13. J’ai également accueilli une nouvelle recrue, Oh Sissi, avec laquelle tout se passe très bien. J’ai aussi eu la chance de participer au Saut Hermès, au Grand Palais. C’était une expérience très particulière, car j’étais à la fois très stressée et impressionnée. Je ne me sentais pas forcément à ma place au départ. Me retrouver dans ma ville, aux côtés de certains des meilleurs cavaliers du monde, dont plusieurs que j’admire depuis longtemps, était quelque chose de totalement nouveau pour moi. J’ai disputé la qualification à 1,50m le premier jour, puis le Saut Hermès le samedi. Au final, le concours s’est très bien déroulé et j’en garde un excellent souvenir. J’étais vraiment très heureuse de vivre une telle expérience.
Justement, lors du saut Hermès, vous avez signé un sans-faute le premier jour ainsi que deux quatre points le deuxième. Comment vous êtes-vous sentie après avoir délivré de bons parcours là-bas, malgré votre sentiment de ne pas être à la hauteur?
J’étais évidemment très contente, car le stress que je peux me mettre lors des grandes échéances peut parfois prendre le dessus. Je suis entrée en piste en essayant simplement de donner le meilleur de moi-même. Avec Crazy Daisy, nous avons connu quelques difficultés à nos débuts. C’est une jument qui a toujours été très brave, mais qui reste aussi un peu délicate. Hier encore, elle a été formidable (dans le Prix CWD du CSI 5* de Fontainebleau, où le couple a concédé quatre points, ndlr). De mon côté, je n’ai pas toujours parfaitement monté et il reste encore quelques ajustements à effectuer. En revanche, le fait d’avoir réussi à mettre autant de choses en place lors du Saut Hermès est extrêmement positif. Au final, j’étais surtout très heureuse. C’est un véritable plaisir de pouvoir sauter de telles hauteurs dans un cadre aussi exceptionnel que celui du Grand Palais.
Le Saut Hermès était votre premier 5*, Fontainebleau est votre deuxième concours à ce niveau-là. Comment se passent vos épreuves sur cette mythique piste bellifontaine?
Le premier jour s’est très bien passé. Je commets une petite faute en sortie de combinaison, à cause d’un peu de précipitation. Je me suis un peu laissée aspirer et j’ai manqué de technique à ce moment-là, mais ma jument a vraiment été formidable. Elle est très brave et cherche toujours à aller de l’autre côté. Franchement, c’est assez impressionnant de monter ici. J’avais déjà eu l’occasion de découvrir l’ancienne piste il y a plusieurs années et elle me paraissait déjà immense (le site du Grand Parquet de Fontainebleau a bénéficié de travaux, ndlr). Aujourd’hui, je trouve que tout le travail d’aménagement réalisé est remarquable. La qualité de la piste et du parc d’obstacles (GL Events, qui organise le CSI 5* du Printemps des sports équestres de Fontainebleau, ressort certains obstacles des Jeux olympiques de Paris 2024 à l'occasion de ce concours, ndlr) est vraiment exceptionnelle. De manière générale, évoluer sur une piste en herbe procure des sensations très différentes. Ici, tout paraît plus grand, plus imposant. C’est assez incroyable. Sylvie Robert (présidente de GL events Equestrian Sport, ndlr) a réalisé un travail remarquable.
Vous êtes toute une nouvelle génération de cavaliers de plus en plus présents sur les circuits 5*, à l’image de Nina Mallevaey, Jeanne Sadran et Antoine Ermann. Qu’est-ce qui vous inspire chez eux?
Ils ont tous des parcours très différents et certains sont issus de familles déjà très présentes dans le milieu des chevaux. Ce qui m’impressionne avant tout chez eux, c’est leur manière d’aborder le sport. À cheval, tout semble simple. Quand on regarde Antoine, par exemple, on a l’impression qu’il ne bouge pas. C’est aussi le cas de Jeanne, notamment dans sa capacité à prendre des risques. Je me souviens également avoir vu Nina en 2016, à Dinard, alors qu’elle montait Vendredi Un Prince. C’était déjà impressionnant et un vrai plaisir à regarder. Au-delà de leurs qualités sportives, leur état d’esprit est tout aussi inspirant. Ce sont des personnes simples, qui ont les pieds sur terre et qui sont particulièrement sympathiques. Il existe également beaucoup d’entraide entre eux. Par exemple, Antoine aide beaucoup Louise, la petite sœur de Jeanne.
Vous n’êtes pas issue d’une famille de cavaliers, et pourtant l’équitation a très vite pris une place importante dans votre vie. Comment cette passion est-elle née?
Ma mère montait un peu à cheval et elle nous a toujours appris, à mon frère et à moi, à être proches de la nature et à en profiter. Nous allions beaucoup à l’Île d’Yeu, en Vendée, où il y avait un poney club. Je n’avais qu’une envie: être avec les chevaux et les poneys. Souvent, ma mère me déposait le matin et revenait me chercher le soir. J’ai vraiment eu une approche très ludique de l’équitation. J’adorais le horse-ball, mais aussi le saut d’obstacles. Au début, ce qui me plaisait avant tout, c’était simplement d’être au contact des chevaux. Puis, vers l’âge de douze ans, j’ai commencé à faire de la compétition. Je n’ai passé qu’une petite année à poney, car j’ai toujours été assez grande. Je suis donc rapidement passée à cheval, avec l’aide de Virginie Coupérie-Eiffel. J’étais quelqu’un de très stressé dans la vie de tous les jours, mais dès que je mettais le pied à l’étrier, je m’apaisais, et c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui.
De quels chevaux est composé votre piquet de chevaux aujourd’hui?
Mon piquet de chevaux est aujourd’hui composé de trois chevaux. Tout d’abord, il y a Crazy Daisy, qui a treize ans et qui est actuellement ma jument de tête. Elle saute beaucoup, donc nous essayons de l’économiser un peu. J’ai également Oh Sissi, une jument de dix ans que j’ai récupérée en février. Elle est elle aussi très efficace. Nous rencontrons encore quelques petits problèmes d’ajustement et essayons de trouver le mors qui nous convient à toutes les deux. Ce sont vraiment les deux juments sur lesquelles je peux compter pour le sport. Enfin, j’ai Holympic de Riverland, un cheval de neuf ans qui est génial et très démonstratif. Il saute un mètre au-dessus des obstacles, parfois même un peu trop. Il est encore un peu vert, mais je dois apprendre à lui faire davantage confiance et ne pas hésiter à le monter un peu plus en avant, car c’est un cheval plutôt froid. Je compte beaucoup sur lui pour l’avenir et je pense qu’il possède beaucoup de qualités.
“J’aimerais réussir à être régulière en CSI 4* et 5*”
Comment choisissez-vous vos chevaux?
Mon premier sponsor, c’est ma famille, et plus particulièrement mon père. Les décisions ne viennent donc pas directement de moi, je suis plutôt la médiatrice. Je travaille à côté et je ne peux pas me consacrer à 100% à mon sport ni monter huit chevaux par jour. Aujourd’hui, je préfère vraiment me concentrer sur les trois chevaux que j’ai. Par exemple, Oh Sissi a été achetée en février. C’est Simon (Delestre, ndlr) qui l’a trouvée et, avec l’accord de Marcel (Delestre, le père de Simon Delestre, ndlr), nous sommes allés l’essayer. Désormais, ce sont surtout eux qui gèrent cet aspect-là. Nous avons acheté Holympic il y a deux ans chez Édouard Mathé, chez qui je montais auparavant. Il avait alors six ans et l’objectif était de le former. Quant à Crazy Daisy, nous l’avons achetée chez Karel Cox. J’aime les chevaux qui ont du sang et je savais qu’elle était un peu délicate. Nous avons mis du temps à apprendre à nous connaître, notamment à cause de ma blessure, mais cela en a valu la peine.
Depuis octobre 2025, vous êtes entraînée par Marcel Delestre. Comment vous êtes-vous rencontrés et qu’est-ce qu’il vous apporte spécifiquement?
Je ne connaissais pas vraiment Marcel avant de le rencontrer par l’intermédiaire de Jeanne (Sadran, ndlr), avec qui je suis très proche. En parallèle, je me disais que cela faisait déjà sept ans que j’étais dans mon ancienne écurie et que c’était peut-être le bon moment pour découvrir un nouvel environnement, aux côtés de personnes qui évoluent au plus haut niveau. Je les ai rejoints lors du CSI 4* de Deauville et nous avons beaucoup échangé. J’ai tout de suite apprécié l’ambiance qui régnait, au-delà de l’aspect sportif. Tout le monde allait regarder les parcours des autres et se donnait des conseils. Je me souviens notamment d’un concours à Cluny. Je disputais le CSI 2* et j’avais effectué la reconnaissance avec Marcel. Puis Simon m’a appelée pour me proposer de refaire le tour de piste avec lui. Il l’a reconnue comme s’il s’agissait d’un Grand Prix à 1,60m. C’était assez impressionnant. Lors de mes premiers parcours, j’entendais toujours Marcel crier un peu au bord de la piste. En réalité, il vit nos parcours comme personne et croit tellement en nous, parfois même davantage que nous-mêmes. À la maison, il a toutes les casquettes. Il peut être à la fois très technique, rassurant, mais aussi exigeant quand il le faut. C’est vraiment quelqu’un sur qui l’on peut compter, y compris pour des choses plus personnelles. Marcel est un peu comme un membre de la famille.
Vous êtes restée sept ans aux Tendercapital Stables auprès d’Édouard Mathé, qui fut condamné le 9 mai 2025 à deux ans et demi de prison, dont un ferme, pour atteinte sexuelle sur mineure. Comment avez-vous vécu votre départ de cette structure?
C’est avec Édouard Mathé que j’ai connu mes premières sélections en équipe de France et que j’ai véritablement franchi un cap sur le plan sportif. Je suis arrivée chez lui lorsque j’avais quatorze ou quinze ans et, au bout de sept années, j’avais aussi envie de découvrir autre chose. Concernant les affaires qui le visent, il a toujours été mon entraîneur et nous avons toujours entretenu une très bonne relation, même si je ne cautionne pas ce qu’il a fait. Il a toujours été très professionnel avec moi et nous avons partagé sept années qui ont été très bonnes et purement sportives. J’ai la chance de ne pas avoir été affectée par cette situation. Je savais que je n’avais rien fait de mal et que, de mon côté, j’étais là uniquement pour le sport. Je ne me suis donc pas empêchée de continuer à faire des concours. Le fait d’avoir ma base à Paris m’a également aidée, car je n’étais pas constamment plongée dans ce contexte. Je suis finalement restée avec lui le temps de terminer mes études à l’EM Lyon. Entre-temps, j’étais aussi allée visiter les installations de Ludger Beerbaum, mais j’ai finalement choisi de rester à Paris et de continuer les allers-retours jusqu’à Metz.
Vous avez fait partie de l’équipe de France en Juniors et en Jeunes Cavaliers en 2020 et 2021. Vous êtes longtemps restée discrète, pourquoi cela?
Lorsque j’étais en équipe de France, j’étais évidemment très heureuse d’y être, mais j’avais toujours ce sentiment de me demander ce que je faisais là. Surtout lorsque j’étais aux côtés d’Eden (Leprevost Blin-Lebreton, ndlr) et de Ramatou (Ouedraogo, ndlr), qui étaient déjà très ancrées dans cet environnement. Je n’osais peut-être pas trop me montrer tant que je n’avais pas encore prouvé certaines choses. Je suis quelqu’un de plutôt timide et discrète, et j’ai davantage tendance à observer qu’à parler. J’aime prendre du recul et regarder ce qui se passe autour de moi, même si, parfois, l’inverse serait peut-être une bonne chose.
En dehors du travail à cheval, que mettez-vous en place pour continuer à progresser?
Depuis quelques mois, je travaille avec Nathalie, une préparatrice mentale qui me fait également faire de la sophrologie. Cela me permet de travailler sur ma légitimité, sur la prise de risques, mais aussi sur l’acceptation de l’échec. Je trouve que la préparation mentale prend une place de plus en plus importante dans le sport, et particulièrement dans le nôtre. Nous avons la chance de pratiquer une discipline dans laquelle les carrières peuvent être très longues. Donc, si je peux travailler mon mental, mais aussi ma préparation physique, je trouve cela très positif. C’est bien que ces aspects se démocratisent de plus en plus.
Quels sont vos objectifs pour l’année 2026 et à plus longs terme?
J’aimerais d’abord réussir à être régulière en CSI 4* et 5*. En termes de concours, j’essaie de suivre le plus possible Marcel et Simon. Nous avons de beaux rendez-vous en perspective et nous verrons ensuite en fonction des résultats. J’aimerais aussi prendre davantage confiance en moi et en mon équitation, car c’est probablement ce qui me manque encore aujourd’hui. Pourtant, j’ai la chance de pouvoir compter sur des chevaux formidables. En parallèle, je travaille actuellement chez Boucheron, une maison de joaillerie à Paris. Je suis au bureau en début de semaine et je ne m’entraîne donc pas pendant ces jours-là. Le reste du temps, je me rends à Metz pour monter à cheval. Sur le long terme, la question de l’équilibre entre ma vie professionnelle et mon sport se posera forcément. Mes parents souhaitent aussi que je puisse, un jour, devenir autonome et être capable de financer mon sport par moi-même. Aujourd’hui, j’ai un salaire, mais il ne me permettrait pas de couvrir toutes ces dépenses. Il faudra donc, à un moment donné, prendre une décision pour rééquilibrer les choses. Mes parents ont toujours énormément donné pour ma passion. Ils se sont beaucoup investis pour moi et je pense qu’il m’appartient désormais de montrer que je suis capable de faire autre chose et de devenir un peu plus autonome.

