“Nous pouvons aimer profondément les chevaux tout en ayant été façonnés par un système qui leur porte préjudice”, Matt Brown

Le 13 décembre dernier, le complétiste américain Matt Brown, qui évolue jusqu’en CCI 5*-L, a publié avec son épouse, Cecily, une longue tribune invitant le monde équestre à une profonde remise en question. En voici quelques extraits.



“Cecily et moi avons pris le temps de rassembler nos réflexions sur les récents événements qui ont secoué les sports équestres. Le texte qui suit en est le résultat. Je suis certain qu’il va en agacer plus d’un, mais parfois il faut justement déranger pour provoquer un véritable changement.

Nous avons un énorme problème et je pense qu’il est temps de commencer à l’admettre. Pendant la majeure partie de son histoire, le dressage des chevaux a été extrêmement brutal. Les origines militaires de notre sport continuent encore aujourd’hui de projeter leur ombre sur les pistes, influençant profondément notre manière de comprendre les chevaux et de les entraîner. Autrefois, les chevaux étaient des outils de guerre, de travail agricole et de transport. On attendait d’eux qu’ils endurent, obéissent et survivent. En retour, nous avons pris l’habitude de considérer que tout comportement s’écartant de ces attentes relevait d’une mauvaise conduite qu’il fallait corriger.

Nous avons appris à interpréter ce que la science identifie aujourd’hui comme des manifestations de peur, de confusion, de douleur, de panique ou de détresse comme de simples actes de désobéissance auxquels il fallait répondre. Nous leur prêtons des intentions humaines et interprétons leurs instincts naturels comme de la malice ou de l’insubordination calculée. Pourtant, grâce aux progrès de l’imagerie médicale, des neurosciences, de la médecine vétérinaire et à des années d’observation, nous savons aujourd’hui que cette vision est fausse. Les chevaux sont des animaux, avec leur propre biologie et leurs propres instincts qui expliquent leurs comportements et leurs réactions.

Nous avons le privilège de travailler avec les chevaux. Il est temps de les traiter comme ils le méritent, plutôt que d’en abuser au nom de la « tradition », en prétendant que “ceux qui sont extérieurs au milieu ne peuvent pas comprendre” ou qu’il faut “protéger l’intégrité et les origines du sport contre la cancel culture”. Si le seul moyen de préserver notre sport consiste à continuer d’excuser des traitements brutaux envers les chevaux, alors ce sport ne mérite pas d’être préservé.

Deux choses peuvent être vraies en même temps : nous pouvons aimer profondément les chevaux tout en ayant été façonnés par un système qui leur porte préjudice. Reconnaître cette réalité ne remet pas en cause notre amour pour eux. En revanche, si nous refusons d’examiner honnêtement nos traditions, elles deviennent des dogmes. Or, un dogme est presque impossible à percevoir lorsque l’on est soi-même à l’intérieur du système.

Toute règle, pratique ou comportement qui ne repose pas sur un amour profond, un respect sincère et une véritable considération pour ces animaux doit disparaître de notre sport. Je ne cherche pas à me placer au-dessus de ceux qui commettent des erreurs. Au contraire, je cherche à prendre mes distances avec ce que nous étions autrefois afin de contribuer à tracer un chemin vers ce que nous devons devenir. J’ai moi-même cru en ce système parce que c’était tout ce que je connaissais. Mais au cours de la dernière décennie, alors même que je vivais certaines des plus grandes réussites de ma vie personnelle et professionnelle, ma manière d’être homme de cheval a profondément évolué.

J’ai peu à peu reconstruit ma manière d’aborder les chevaux. Je suis passé d’une approche fondée sur la contrainte à une approche guidée par la curiosité ; du contrôle à l’observation ; d’une volonté d’imposer un programme à une capacité d’adaptation. Cette façon de travailler n’est peut-être pas la plus favorable à mes résultats sportifs, mais, aujourd’hui, je peux me dire que j’essaie chaque jour d’être meilleur pour mes chevaux. Je reconnais de moins en moins en moi le cavalier dur et rustique que j’étais dans ma jeunesse. Cette évolution est née autant du dégoût que m’inspirait parfois mon propre comportement que de ce que j’observais chez les autres.

À mesure que je gravissais les échelons du sport jusqu’au très haut niveau, là où j’étais censé rejoindre ceux qui représentent ce qui se fait de mieux, la dissonance cognitive est devenue de plus en plus forte, au point qu’il m’a été impossible de l’ignorer. Ce que je voyais au sommet de notre discipline m’a profondément déçu. Lorsque je me suis retrouvé confronté à des choix qui revenaient à arbitrer entre mes principes et la réussite sportive, j’ai dû af- fronter certaines vérités inconfortables sur moi-même et sur mon histoire avec les chevaux. Malgré tout cela, je continue à commettre des erreurs.

Ces derniers temps, je vois remonter à la surface certains des péchés et des secrets que nous portons tous, à des degrés divers. Cela ne me surprend pas vraiment, compte tenu de ce que je sais de mes propres erreurs comme de celles des autres. Mais je ne pense pas que le moment que nous traversons se résume à quelques vidéos devenues virales, ni qu’il s’agisse uniquement de condamner quelques personnes ayant perdu leur sang-froid ou pris de mauvaises décisions. Il s’agit de reconnaître et tenter de corriger une culture qui banalise la brutalité, excuse les erreurs commises sous la pression et entretient le silence au nom de la loyauté, de la tradition ou de la peur. 

Répondre à cette crise suppose de réparer collectivement un système qui place les individus sous une pression immense, sans leur donner les connaissances, les outils, le soutien ou les capacités de gestion émotionnelle nécessaires pour agir correctement. Une partie du problème tient au fait que nous nous répétons tous : “Si un cheval était vraiment maltraité, il ne performerait pas aussi bien.” Croyez-moi, il y a des jours où je me demande moi-même si entraîner avec davantage de douceur est réellement la bonne voie. Parce que je vois des équitations brutales, punitives, cruelles, maladroites, rigides, des chevaux secouant la tête, enfermés derrière la main, montés de manière restrictive… être récompensées. Les chevaux, comme les êtres humains, possèdent un instinct de survie. Si leur expérience leur a appris qu’obéir est la meilleure façon de survivre, alors nous devons apprendre à reconnaître les signes de cette résignation plutôt que de la récompenser.

Une grande partie des actes de maltraitance surviennent si rapidement qu’il est impossible de les voir venir et encore moins de les filmer à temps. J’ai vu un cheval recevoir un coup de poing au visage pendant la détente d’un CCI 4*. Un entraîneur très respecté dirigeait alors la préparation de ce cavalier de renom. Il n’a rien dit. Le groom n’a rien dit non plus. Pour avoir une preuve, il aurait fallu que je sois déjà en train de filmer avant même que l’incident ne se produise. Je suis allé chercher un steward et je lui ai raconté ce que j’avais vu. Mais lorsqu’il est arrivé, l’équitation était redevenue plus correcte – sans doute en partie parce que le steward venait d’arriver. Il ne restait que mon témoignage.

Tout cela m’a rendu incapable d’apprécier pleinement le sport que j’aime. Je suis devenu cynique. Je remets en question les succès que je vois. Je me demande constamment ce qui se passe réellement derrière les portes des écuries. Car ce que j’ai vu me pousse à penser que beaucoup de nos héros ne devraient pas en être. Je souhaiterais parfois que les chevaux victimes de mauvais traitements se rebellent, protestent en piste, refusent de participer. Mais ils reviennent, jour après jour, posant impeccablement un pied devant l’autre. Et cela ne fait que renforcer ma conviction que, si nous ne changeons pas, nous ne méritons peut-être tout simplement pas ces animaux.

Si nous aimons ce sport, et si nous aimons réellement les chevaux, nous devons accepter de prendre des mesures concrètes et parfois inconfortables pour progresser. Sans cela, nous finirons par perdre à la fois notre sport et les chevaux. Pour autant, je ne pense pas qu’il faille condamner sans nuance les auteurs de maltraitances. Nous pouvons condamner des actes et en être horrifiés sans faire preuve de cruauté envers ceux qui les ont commis. Si nous nous contentons d’affirmer que seuls des monstres peuvent agir ainsi, nous refusons d’affronter la réalité : des êtres humains ordinaires sont capables de commettre des actes profondément répréhensibles sans pour autant avoir nécessairement des intentions monstrueuses. Et si nous refusons cette réalité, nous man- querons l’occasion de briser le cycle de la maltraitance, car nous serons incapables de transformer la culture qui la produit.

Nous pouvons réellement agir. Nier nos problèmes ne protège pas le sport. Au contraire, cela nous rend tous complices de ces fautes et met encore davantage son avenir en danger. Nous devons choisir une nouvelle voie, non parce qu’elle protégera l’image de notre sport ou garantira sa survie, mais parce qu’elle est la seule qui protège réellement les chevaux sans lesquels notre sport n’existerait tout simplement pas.”