“J’aurais bien aimé que la France décroche le bronze”, Rodolphe Scherer
En l’absence de Peter Thomsen, victime d’une lourde chute de cheval il y a quelques semaines, Rodolphe Scherer a pris la tête de la sélection allemande de concours complet aux Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, la semaine passée. Revenant sur la performance de ses cavaliers, médaillés d’argent par équipes et d’or en individuel pour Michael Jung, le Vendéen évoque l’éternel duel entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne ainsi que la mésaventure de la France, qui a conclu ces championnats sans équipe et donc sans qualification olympique.
“Je fais partie de l’équipe d’encadrement fédéral allemande depuis cinq ans, mais cette fois, les choses ont été un peu différentes: j’ai pris la tête de l’équipe il y a quelques semaines, après la chute de cheval qui a écarté Peter Thomsen de ses fonctions. Cela m’a occasionné de la pression, notamment parce que j’étais déterminé à bien faire pour Peter. Après son accident, les débuts ont été un peu compliqués parce qu’il ne pouvait pas vraiment s’exprimer… Dès qu’il a commencé à aller mieux, nous avons pu échanger et il m’a témoigné sa totale confiance. Tout le monde s’est resserré autour de moi, chacun a pris son rôle un peu plus en main, et la ligne de conduite mise en place avec Peter était déjà là pour m’aider.
De toute façon, nous réfléchissons ensemble depuis cinq ans: j’incarne un peu son regard extérieur et nous discutons beaucoup de stratégie. Ce travail collectif porte ses fruits, puisque nous ramenons des médailles chaque année. Cela aussi fait un peu monter la pression: quand on s’accoutume au succès, on n’a pas envie de passer à côté. La partie entraînement, nous la maîtrisons très bien tous les deux. Cette fois, je me suis retrouvé davantage impliqué dans la sélection. C’est la partie la plus difficile du travail, celle où il faut trancher, et cette fois, il a fallu le faire sans le recul de nos échanges habituels.
Heureusement, la saison s’est déroulée comme nous l’imaginions. Nous n’avons pas eu de grosse surprise. Christoph Wahler, qui est entré dans la saison un peu plus tard, s’est retrouvé engagé en individuel – il n’était pourtant pas loin d’intégrer l’équipe, mais il a fallu faire des choix. Globalement, tout le monde a tenu son programme, à commencer par Ülzener’s Nickel et Julia Krajewski, que nous avions préservés en 2025 (en ne la faisant pas participer aux Européens de Blenheim, ndlr) pour être certains qu’ils soient là cette année. Réussir à se projeter à six mois, un an, et tenir cet objectif jusqu’au bout, c’était vraiment fort.”
Une championne olympique au service de son équipe
“Au cross, son cheval a peut-être un peu manqué de sang (en tête après le dressage, le couple a écopé de treize points de pénalité de temps lors de ce test de fond, ndlr), mais surtout, plus qu’une grande championne, Julia est une grande coéquipière. Elle était la troisième équipière au départ, et la seule dont la monture n’avait jamais disputé de CCI 5*-L, épreuves permettant de mieux appréhender les limites de son cheval. Lorsqu’elle s’est élancée, l’idée était de prendre le moins de retard possible en début de cross et de voir à la fin s’il lui était possible de rentrer dans le temps. Finalement, son cheval ayant de l’amplitude mais du mal à changer de rythme, elle l’a laissé courir à son rythme et a réalisé un tour magnifique.
Si elle avait concouru uniquement en individuel, je pense qu’elle lui en aurait demandé un peu plus, mais vu l’enjeu collectif, il y avait plus à perdre qu’à gagner en prenant des risques. Et même en poussant Nickel, elle n’aurait probablement pas réussi à aller assez vite pour monter sur le podium individuel. Il était encore en forme à la fin de son cross, ce qui est positif, et je pense que plus le couple va apprendre à se connaître et plus il pourra se dépasser dans ce genre d’exercices. En tout cas, elle a une nouvelle fois montré sa force mentale samedi: même en tête d’un championnat du monde, alors qu’elle est déjà championne olympique, elle donne la priorité à l’équipe.”
Que manque-t-il à l’Allemagne pour battre la Grande-Bretagne?
“Nous terminons souvent juste derrière la Grande-Bretagne en championnats, c’est vrai. Pour moi, la différence majeure concerne les chevaux: les meilleurs cavaliers britanniques disposent souvent de quatre ou cinq chevaux de haut niveau chacun. Les nôtres sont tout aussi forts techniquement, mais leurs écuries sont moins riches en chevaux de haut niveau. Or, avoir un réservoir important permet de participer à tous les grands concours et facilite les sélections.
Nous œuvrons à former la relève pour améliorer la situation, mais comme le niveau de la discipline progresse, il est de plus en plus difficile de trouver des chevaux compétitifs au plus haut niveau. Ils doivent être bons dans les trois tests, et comme on l’a encore vu ce week-end, s’ils ont beaucoup de sang, c’est quand même mieux, surtout si l’on veut prétendre titiller les Britanniques en CCI 5*-L, ce qui n’est pas simple à intégrer au calendrier de nos couples.”
Trois Français dans le top dix, mais pas de qualification olympique
“J’aurais bien aimé que la France décroche le bronze, derrière l’Allemagne bien sûr (rires). J’aurais vraiment adoré qu’on se bagarre le dernier jour. J’ai dit à Jean-Luc (Force, ndlr) que c’était la place qui semblait la leur cette année, la Grande-Bretagne restant intouchable. Ce qui m’embête le plus, c’est qu’ils méritaient leur qualification olympique, plutôt que de devoir retenter leur chance aux Européens de 2027 à Avenches. Les gars ont très bien monté leur cross ainsi que leur parcours de saut d’obstacles, pour ceux qui étaient encore en lice. Nicolas (Touzaint, qui a dû retirer Diabolo Menthe de la compétition avant la seconde inspection des chevaux, ndlr) aurait vraiment mérité d’y prendre part lui aussi. Je n’aime pas parler de malchance, mais honnêtement, je ne sais pas quel autre mot employer. Je le connais bien: c’est un super coéquipier, qui a encore fait du bon boulot. Son cheval allait bien et je pense qu’il aurait également bien sauté dimanche.”
Le complet fait bien vieillir les chevaux
“Quand on regarde le podium individuel, deux des trois meilleurs chevaux ont dix-huit (Fischer*Chipmunk, partenaire de Michael Jung, ndlr) et dix-sept ans (London 52, compagnon de la Britannique Laura Collett, ndlr). Cela confirme que le complet est un sport où prime l’expérience. Comme nous devons entraîner nos chevaux dans trois disciplines, on ne peut pas se consacrer à aucune, ce qui implique une véritable diversité dans le travail des chevaux. La recherche permanente d’équilibre entre les trois ateliers est essentielle. Par exemple, gagner des points au dressage ne sert à rien si l’on fait tomber deux barres à l’hippique. Un galop qui plaît aux juges, c’est bien, mais il faut aussi qu’il aide à bien sauter et à aller vite. Une vraie harmonie doit naître dans le développement du cheval. Les chevaux d’âge sont souvent meilleurs parce qu’ils ont eu le temps d’aller au bout de leur dressage tout en améliorant leur fiabilité sur le cross et leur technique à l’obstacle.
Par ailleurs, outre la diversité, le fait que nous ayons encore une véritable pause sans compétition l’hiver contribue fortement à la longévité de nos chevaux. Cette coupure n’existe plus vraiment en dressage ni en jumping, où l’on enchaîne les concours toute l’année, en changeant de continent ou en passant par les concours indoor. Avec le changement climatique, ces coupures vont sans doute évoluer – il y aura peut-être des pauses liées à la chaleur, le calendrier se décalera par endroits et on pourra sans doute commencer plus tôt ailleurs. Il y aura peut-être même deux coupures dans l’année. Quoi qu’il arrive, il faut les garder: c’est important pour les chevaux, physiquement et psychologiquement, et cela oblige aussi les cavaliers à apprendre qu’il y a un temps pour la compétition et un temps pour le travail de fond.”

