“L’art et la manière, cela s’apprend !”, Éric Louradour
Dans le prolongement de ses réflexions précédentes, Éric Louradour revient sur l’apprentissage de “L’art et la manière” afin de bien évoluer avec son partenaire équin.
“Dans « L’art, la manière… et le résultat ! », je m’interrogeais sur une question qui me tient particulièrement à cœur : la façon dont nous obtenons nos résultats compte-t-elle autant que les résultats eux-mêmes ?
Puis, dans « Quand le silence devient le véritable adversaire », j’évoquais notre difficulté à réagir lorsque certaines pratiques nous interpellent.
Mais ne devrions-nous pas nous poser une autre question : comment apprend-on à monter à cheval, à le comprendre et à le respecter ? Et surtout, comment transmet-on cet apprentissage ?
Car personne ne naît homme ou femme de cheval. On le devient grâce à des enseignants, des entraîneurs et des professionnels qui nous marquent. Mais nos meilleurs professeurs sont peut-être les chevaux eux-mêmes.
Avec les années, nous apprenons à mieux les observer et à mieux les comprendre. Combien de cavaliers regrettent aujourd’hui certaines erreurs de jeunesse, ou réalisent trop tard la chance qu’ils ont eue de monter un cheval d’exception ? Les chevaux nous apprennent beaucoup. Encore faut-il accepter de rester leurs élèves.”
Tout commence avec le premier poney
“Un enfant arrive au centre équestre. Son poney est déjà sellé. Il monte, suit sa leçon, descend et repart. Il a passé une heure à cheval. Mais combien de temps a-t-il consacré à le connaître ? A-t-il appris à le panser, à observer ses réactions, à reconnaître lorsqu’il est fatigué ou mal à l’aise ?
Rendre l’équitation accessible et amusante est une excellente chose. Mais apprendre à monter ne devrait jamais se faire au détriment du plaisir de s’occuper des chevaux. Avant d’apprendre à un enfant ce qu’il peut obtenir d’un cheval, apprenons-lui ce qu’il lui doit.
Une belle position ne suffit pas
Nous voyons aujourd’hui de jeunes cavaliers très élégants à cheval. Ils présentent une belle position et donnent l’impression de bien monter. Mais savent-ils toujours s’adapter au cheval qu’ils montent ? Un jeune cheval, un cheval âgé, un cheval sensible ou un cheval qui manque de confiance n’ont pas les mêmes besoins. Une main qui résiste sans cesse ou une jambe qui agit à chaque foulée peuvent gêner le cheval, même lorsque le cavalier paraît parfaitement en place.
Il m’arrive aussi, dans certaines épreuves amateurs, de voir des chevaux équipés de guêtres postérieures correctives, utilisées pour influencer leur geste au-dessus de l’obstacle. Je trouve cette pratique préoccupante, d’autant plus lorsque le cavalier reste lourdement assis sur le dos de son cheval pendant le saut, au lieu de l’accompagner.
Comment un cavalier peut-il apprendre à alléger sa main, à trouver son équilibre et à accompagner le mouvement avec son haut du corps si l’on cherche d’abord à modifier le geste du cheval par la contrainte ?
Avant de vouloir corriger le cheval, ne devrions-nous pas commencer par apprendre au cavalier à ne pas le gêner ?
C’est tout le rôle des enseignants : apprendre une bonne position, bien sûr, mais surtout développer le tact, l’écoute et la capacité de s’adapter à chaque cheval.”
Quand le résultat prend trop de place
“Aujourd’hui, un débutant peut accéder assez rapidement à la compétition. Mais avant de penser aux classements, ne devrait-il pas apprendre à trouver son équilibre, à avoir une main douce, une jambe juste et, surtout, à ne pas gêner son cheval ?
Un jeune cavalier obtient ses premiers classements. Son cheval, généreux, lui pardonne ses erreurs et l’aide à réussir. Très vite, on envisage l’épreuve supérieure. Mais est-ce le cavalier qui a progressé, ou son cheval qui compense ses difficultés ?
La compétition est une formidable école. Elle ne devrait pourtant jamais remplacer l’apprentissage des bases ni devenir une course aux classements ou à la hauteur des obstacles. Certains parents, avec les meilleures intentions, souhaitent voir leurs enfants progresser toujours plus vite. Et parfois, la pression vient aussi des professionnels.
Lorsqu’un cavalier rencontre des difficultés avec son cheval, on lui conseille quelquefois d’en changer plutôt que de chercher à comprendre ce qui ne fonctionne pas. Bien sûr, certains couples ne sont pas adaptés, et changer de cheval peut être la bonne décision. Mais les difficultés peuvent aussi nous apprendre énormément. Un cheval qui nous met en difficulté peut parfois devenir notre meilleur professeur.
Et cela vaut également pour les cavaliers expérimentés. L’ambition, la frustration, l’ego ou les enjeux financiers ne doivent jamais nous faire oublier notre responsabilité envers le cheval. Savoir dire « pas encore », choisir une épreuve plus adaptée ou renoncer à un départ n’est pas un échec. La véritable maîtrise ne consiste pas seulement à savoir gagner. Elle consiste aussi à savoir renoncer.”
L’exemple que nous donnons
“Lorsque j’étais jeune, j’ai effectué un stage dans une écurie où j’ai été témoin de pratiques envers les chevaux que je jugeais inacceptables. J’ai décidé de partir. Avec le recul, je réalise que quitter les lieux ne suffisait peut-être pas. J’étais jeune et je ne savais pas vraiment comment réagir. Aujourd’hui, avec l’expérience, je saurais mieux comment agir et je ne me contenterais plus de partir.
Cette expérience m’a marqué. Un jeune cavalier apprend autant de ce qu’on lui explique que de ce qu’il voit faire par les personnes qu’il admire. Et ce que nous laissons faire compte tout autant.
Récemment, lors d’un concours, j’ai aperçu un cheval maintenu dans une attitude qui me paraissait particulièrement contraignante, par un enrênement qui me semblait mal utilisé. Je me suis alors demandé si un steward avait pu observer cette situation.
Beaucoup accomplissent leur mission avec sérieux. Mais ils doivent pouvoir intervenir lorsqu’une situation le justifie, avec le soutien nécessaire pour protéger les chevaux. Ce que nous acceptons aujourd’hui risque de devenir ce que d’autres trouveront normal demain.”
Et demain ?
“Je ne cherche pas à savoir si l’équitation était meilleure hier. Je cherche à comprendre comment nous pouvons la rendre meilleure demain.
Je connais trop de cavaliers, d’enseignants et de professionnels passionnés pour vouloir faire le procès de notre milieu. Et je crois profondément aux nouvelles générations. Mais il nous appartient de leur transmettre autre chose que des techniques et des résultats : le respect du cheval, la patience, le sens de l’observation et l’envie de toujours apprendre.
Apprendre à comprendre avant d’exiger. À accompagner avant de corriger. À reconnaître ses erreurs plutôt qu’à les faire payer au cheval. Voilà, à mes yeux, ce que signifie transmettre l’art et la manière.
La plus belle réussite d’un enseignant n’est pas seulement le résultat que son élève obtiendra demain. C’est la manière dont il traitera les chevaux toute sa vie.
Et si nous voulons que cette conviction dépasse les mots, il nous reste une question essentielle : que faisons-nous réellement, chaque jour, pour les chevaux que nous affirmons aimer ? Ce sera le sujet de ma prochaine et dernière réflexion : « Aimer, c’est agir ».
Sportivement vôtre,
Éric”

