“Quand le silence devient le véritable adversaire”, Éric Louradour
Dans le prolongement de sa précédente chronique, Éric Louradour questionne l’omerta dans le monde équestre et la responsabilité de chacun face aux pratiques qui compromettent le bien-être du cheval.
“Mon précédent article, « L’art, la manière… et le résultat », a suscité de nombreux commentaires et, surtout, ouvert plusieurs pistes de réflexion que je n’avais pas imaginées aussi nombreuses en l’écrivant.
Plutôt que d’essayer de tout traiter en même temps, j’ai choisi de prolonger cette discussion à travers trois articles, trois regards différents mais complémentaires sur notre équitation et sur la place que nous accordons réellement au cheval.
Voici le premier.
Il concerne un mot que j’avais employé et qui a beaucoup fait réagir : l’omerta.
Lorsque certaines pratiques nous interpellent, pourquoi est-il encore parfois si difficile de le dire ? Et surtout, qui doit parler ? Les cavaliers, les entraîneurs, les propriétaires, les vétérinaires, les enseignants, les commentateurs, les officiels, les organisateurs, les fédérations ?
Probablement un peu chacun d’entre nous.
Car après nous être interrogés sur la manière dont un résultat est obtenu, une autre question s’impose : que faisons-nous lorsque cette manière nous dérange ? Regardons-nous ailleurs ? Nous taisons-nous ? Ou sommes-nous capables d’en parler, non pour condamner des personnes, mais pour faire évoluer nos pratiques ?
Notre monde équestre est un petit monde. On s’y croise, on y travaille, on y fait du commerce, on y cherche des propriétaires, des partenaires, des élèves, des chevaux, des invitations… et parfois simplement sa place. Dans ces conditions, parler peut avoir un prix. Un officiel peut craindre de ne plus être invité, un professionnel de perdre un client, un vétérinaire de fragiliser une relation professionnelle, un cavalier de s’isoler.
Il existe aussi cette vieille habitude qui consiste à penser que l’on ne critique pas un confrère et que le linge sale se lave en famille. À force, le silence peut finir par ressembler à une forme de loyauté.
Mais lorsque cette loyauté nous empêche de nous interroger sur ce que vit le cheval, elle devient problématique. Protéger l’image de l’équitation ne devrait jamais nous conduire à fermer les yeux sur ce qui pourrait justement la mettre en danger.
Il faut également avoir l’humilité de reconnaître que certaines pratiques aujourd’hui questionnées ont longtemps été considérées comme normales. Elles ont parfois été enseignées et reproduites par des personnes qui aimaient profondément leurs chevaux.
C’est important, car aimer les chevaux ne nous garantit pas d’avoir toujours raison.
Notre connaissance progresse. Nous savons davantage de choses sur la douleur, le stress, l’apprentissage, le comportement et le fonctionnement physique du cheval. Cela ne signifie pas que tout ce qui se faisait autrefois était mauvais. Cela signifie simplement que lorsque nous savons davantage, nous avons aussi la responsabilité de nous interroger davantage.
J’ai beaucoup de respect pour l’homme ou la femme de cheval capable de dire : « J’ai fait ainsi. Aujourd’hui j’en sais davantage, alors je fais autrement. » Ce n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une preuve d’intelligence et d’humilité.”
La tradition nous donne des racines.
“Elle ne devrait jamais nous empêcher de grandir.
Cela suppose aussi de nous méfier des explications trop faciles : « Il est têtu », « il se moque de toi », « il faut lui montrer qui commande », « avec celui-là, il faut être plus fort».
Avant d’augmenter la contrainte, demandons-nous pourquoi. A-t-il compris ? Peut-il physiquement réaliser ce que nous lui demandons ? A-t-il mal ? A-t-il peur ? Notre demande est-elle claire ? Et, question parfois plus inconfortable : quelle part avons-nous nous-mêmes dans la réponse qu’il nous donne ?
Le progrès ne commence pas nécessairement dans la culpabilité. Il commence souvent dans le questionnement.
Les fédérations et les institutions ont évidemment une responsabilité particulière : faire évoluer les règlements, les appliquer avec cohérence et permettre à ceux qui doivent intervenir de le faire sereinement. Mais les règlements ne changeront jamais, à eux seuls, une culture.
Une culture évolue lorsqu’un entraîneur peut dire à son cavalier qu’il est allé trop loin, lorsqu’un propriétaire refuse une pratique pour son cheval, lorsqu’un vétérinaire ou un officiel peut alerter, lorsqu’un commentateur peut dire ce qu’il voit et lorsqu’un cavalier peut reconnaître une erreur sans que cela soit considéré comme une faiblesse.
Elle évolue surtout lorsque celui qui parle de bonne foi pour protéger un cheval n’est plus considéré comme celui qui dérange.
Reconnaître que nous pouvons faire mieux ne signifie pas que nous avons tout fait mal. Cela signifie simplement que nous continuons à apprendre. Et finalement, n’est-ce pas précisément ce que les chevaux nous enseignent toute notre vie ?
Dans « L’art, la manière… et le résultat », j’écrivais que le résultat sportif ne peut pas tout justifier. J’ajouterais aujourd’hui que le silence ne devrait jamais permettre de faire perdurer ce que nous n’oserions plus défendre à voix haute.
Notre responsabilité n’est pas de transmettre aux générations suivantes exactement l’équitation que nous avons reçue. Elle est de leur transmettre ce que nous avons reçu de meilleur, enrichi de tout ce que nous avons appris depuis.
Le cheval, lui, ne peut pas prendre la parole. Alors lorsqu’il devient nécessaire de parler pour lui, peut-être que notre silence n’est plus tout à fait une neutralité.
Il devient une responsabilité.
Sportivement vôtre,
Éric”

