Que sont devenues les doublures de Jappeloup ?

Le 13 mars 2013, le film “Jappeloup“ s’était emparé des salles de cinéma de France, propageant la passion des sports équestres auprès d’un peu moins de deux millions de spectateurs. Retraçant la glorieuse carrière de l’illustre Jappeloup, sacré champion olympique à Séoul en 1988 avec Pierre Durand, ce long-métrage a nécessité un budget de plus de 26 millions d’euros, dont une partie a servi à financer le casting et l’emploi des neuf doublures du petit crack noir. Que sont devenus ces équidés issus d’horizons divers et immortalisés sur la pellicule ? Voici leur histoire.



“Tu as le saut d’un champion de saut d’obstacles, les allures d’un cheval de dressage, la vitesse d’un cheval de course, la vie d’un cheval de club, mais l’âme d’un cheval de coeur“, murmure Pierre Durand, incarné par Guillaume Canet, à l’oreille de l’un de ses camarades de jeu choisi pour interpréter Jappeloup dans le film éponyme. Ce long-métrage signé Christian Duguay, réalisateur québécois et cavalier émérite dans ses jeunes années, et écrit par Camille Guichard, Pascal Judelewicz et Guillaume Canet, retrace l’itinéraire de l’un des plus légendaires chevaux de sport, sacré champion olympique à Séoul en 1988 sous la selle de Pierre Durand. Resté comme l’un des plus grands succès français de l’année 2013, avec 1 821 968 d’entrées, ce film a requis un budget de plus de 26 millions d’euros, dont une partie a été allouée à la distribution et à l’emploi de plusieurs chevaux, choisis pour interpréter le rôle du crack, décédé dans son pré le 5 novembre 1991 des suites d’un arrêt cardiaque. 

Parmi plus de soixante-dix équidés ayant été mobilisés pour ce tournage, qui s’était déroulé du 8 septembre au 12 décembre 2011, neuf avaient finalement été retenus pour incarner le fameux Jappeloup (SF, Tyrol II, TF x Oural, Ps). Trouver l’alter égo d’un crack ô combien atypique et exceptionnel, ne serait-ce que par sa taille (1,58m), son modèle singulier et son coup de saut inimitable, n’avait pas été une tâche facile ! Aidée par Pierre Durand, l’équipe de casting avait passé huit mois à chercher les doublures du petit Selle Français, qu’elle avait finalement dénichées aux quatre coins de la France, notamment après un appel à candidatures sur Facebook. “Trouver des chevaux pour sauter des obstacles a été la partie la plus sophistiquée de la préparation du tournage“, avait ainsi confié Pascal Judelewicz à l’agence France-Presse. Pour Guillaume Canet, la principale difficulté du processus avait été de s’adapter rapidement à chaque monture. “Ce n’est pas évident de changer de cheval quand on a trouvé ses marques avec un autre“, avait confié l’acteur, que ce long-métrage avait remis en selle après de longues années de pause. “De fait, les deux principaux chevaux qui incarnaient Jappeloup ne se montaient pas du tout de la même façon.“

Power de Puychety et Iman Perez lors de la visite vétérinaire du Longines Paris Eiffel Jumping en 2016.

© Sportfot



Incello 3 et le Hongrois Gábor Szabó Jr aux championnats d’Europe Jeunes Cavaliers de Comporta, en 2011.

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WELCOME SYMPATICO, LE VÉTÉRAN.

Des neuf doublures, Welcome Sympatico (Han, Sandro Z x Prinz Gaylord) est le papy de la bande. Âgé de vingt ans durant le tournage, cet étalon d’1,54m connaît bien le métier du personnage puisqu’il a évolué à haut niveau sous la selle de l’Allemande Karin Ernsting, avec laquelle il a même participé au mythique CHIO d’Aix-la-Chapelle ! Un poil limité pour les plus grandes épreuves, il excellait dans celles de vitesse. Après sa carrière sportive, le bai foncé a été acquis par le syndicat Linaro, un collectif de propriétaires normands, au début des années 2000, pour lequel il a oeuvré en tant que reproducteur au haras du Rond-Pré, en Lorraine, chez Dominique Simonin. Il a notamment donné de très bons poneys comme Shamrock du Gîte (IPO 172, Conn, mère par Kid de Garenne), sacré champion d’Europe en 2015 avec Justine Maerte, Politica de Florys (IPO 166, PFS, mère par Ors Tulira Sparrow), sélectionnée pour les Européens de Fontainebleau en 2012 avec la Française Florine Roussel, ou encore Régate Kersidal (IPO 161, PFS, mère par Kid de Garenne). “Nous l’avions justement importé pour produire des poneys“, explique Jean-Marc Lefèvre, gérant du syndicat Linaro. Réputé dans l’univers du saut d’obstacles, Welcome Sympatico est convoité par les équipes de production de “Jappeloup“, qui contactent ses propriétaires. Durant le tournage, l’étalon noir à l’âge avancé participe essentiellement à des scènes d’entrées de piste et de remises de prix, ainsi qu’à quelques séances de travail à l’obstacle. Généreux et calme pour un entier, contrairement au hongre plutôt nerveux qu’il incarne, l’acteur devient vite l’un des chouchous sur le plateau. “Malheureusement, il s’est blessé durant le tournage“, déplore son ancien propriétaire avec une pointe d’amertume. “Ils auraient peut-être dû l’arrêter plus tôt et moins tirer dessus…“ Désormais âgé de vingt-sept ans, le “papy“, comme il était surnommé, coule des jours heureux à la retraite. “Depuis l’an dernier, sa semence ne peut plus être prélevée, mais il est encore frais et vigoureux !“, sourit Jean-Marc Lefèvre. “Nous l’avons donné à des éleveurs de la région, qui lui font profiter d’une belle retraite.“

PLAY BOY DU TERTRE, L’ATHLÈTE. 

Né en 2003 chez Alain Bourdon, aux confins de la Mayenne et de l’Ille-et-Vilaine, Play Boy du Tertre (SF, Dollar du Mûrier x Le Tot de Semilly) est sûrement le cheval le plus athlétique de la troupe. Formé par son éleveur sur le Cycle classique de la Société hippique française, puis passé sous la selle de son fils Mathieu à sept ans, ce hongre d’1,58m est repéré par les casteurs, séduits par ses aptitudes sportives, lors d’un concours à Fontainebleau. Lors du tournage, le bai, maquillé en noir pangaré pour l’occasion, a la lourde tâche de doubler Jappeloup lors des épreuves olympiques. “Jouer Jappeloup ne se refuse pas !“, se réjouit alors Alain Bourdon. Conduit à Palma de Majorque pour la reconstitution des Jeux de Los Angeles 1984, puis à Séville pour celle des JO de Séoul, Play Boy, alors âgé de huit ans, voit du pays. Sous la selle d’Alain Bourdon, heureuse doublure de Guillaume Canet, le petit crack franchit exactement le même parcours que Pierre Durand et Jappeloup avaient sauté en finale individuelle à Séoul ! “Les obstacles étaient identiques“, se souvient Alain Bourdon. “Il y avait un triple compliqué. Nous avions tout l’après-midi pour réaliser la séquence, mais une seule prise a suffi. En cinq minutes, c’était fait ! Nous avions un petit hélicoptère au-dessus de la tête et il y avait une caméra à cinq centimètres des jambes. Tous les autres chevaux se sont arrêtés face à cette technologie, sauf le mien ! Même quand on lui a demandé de faire tomber une barre avec les postérieurs, ce qu’il déteste, Play Boy s’est exécuté.“ Aujourd’hui âgé de seize ans, le Selle Français continue à faire parler de lui sur la scène sportive, ayant terminé deuxième et troisième de deux des trois Grands Prix CSI 3* qu’il a courus en 2019. L’an passé, le crack a même été en passe de remporter le championnat de France Pro 1 à Fontainebleau, où il a finalement décroché l’argent avec Mathieu Bourdon.

POWER DE PUYCHÉTY, LE CHOUCHOU. 

Surnommé Jappeloup avant même d’en devenir l’une de ses doublures, Power de Puychéty (SF, Idéal de la Loge x Hand in Glove, Ps) est une vraie coqueluche. Élevé par le Charentais Érick Marais, agent de maîtrise dans une tuilerie, l’étalon a débuté sa carrière par un titre de champion de France des trois ans montés en 2006, et a poursuivi sa formation avec Jean- Charles Boyer puis Eduardo Blanco. À huit ans, le jeune talent est présenté au casting du film par son naisseur. “J’avais proposé deux de mes poulains, un fils et une fille de Power, pour incarner Jappeloup à sa naissance, mais ils n’ont pas été pris. Par la suite, je leur ai parlé de leur père, et on m’a demandé de l’amener au Grand Parquet de Fontainebleau, qui était l’un des premiers lieux du tournage“, raconte fièrement l’intéressé. “Là, il a séduit toute l’équipe, qui est tombée sous son charme. Il a notamment joué dans les scènes de la finale tournante des Jeux équestres mondiaux d’Aix-la-Chapelle avec Virginie Coupérie (qui, après avoir participé au casting, a interprété la Canadienne Gail Greenough, première femme à devenir championne du monde en 1986), et celles avec Marina Hands.“ Guillaume Canet en tombe également amoureux. “Il m’a même dit qu’il avait repris confiance à cheval avec lui !“, ajoute Érick Marais, qui confiera la fin de sa carrière sportive à la Bordelaise Marie Coupérie. Désormais âgé de seize ans, le bai foncé, que l’on n’a plus revu en compétition depuis avril 2018, vit sa retraite dans les prés du château Bacon de la famille Coupérie, oeuvrant également en tant qu’étalon. Il compte aujourd’hui une trentaine de produits.



BATURO, BODIO ET CENTINERO, LES PROS DE MARIO LURASCHI. 

Impliqué dès le début dans la réalisation de ce long-métrage, puisqu’il fut même le premier à proposer le scénario à Guillaume Canet, le célèbre dresseur italien Mario Luraschi a été chargé de préparer Baturo, Bodio et Centinero, trois de ses chevaux de cinéma, pour les scènes les plus périlleuses. Baturo, par exemple, qui apparaît essentiellement en gros plans, ne saute que très peu d’obstacles durant le tournage, mais s’occupe des impressionnantes cascades en parcours, dont le fameux refus essuyé par Pierre Durand aux Jeux olympiques de Los Angeles. Pour leur part, Bodio et Centinero se sont relayés pour d’autres scènes à risque, comme celle de l’incendie du camion de Pierre Durand.

OCÉANE DU CHÂTEL, LA TRAVAILLEUSE. 

Océane du Châtel (SF, Haloubet de Gorze x Câlin du Manoir) est l’ouvrière du casting. Née chez Karine Schumacker, cette Selle Français concourt en CSI sous la selle du Nordiste Guillaume Foutrier quand elle est détectée par la production. “Océane appartenait encore à un proche de Patrick Caron“, se souvient sa propriétaire Céline Baron, qui l’a acquise en 2015. “Ils avaient envoyé une vidéo de la jument, qu’ils ont rapidement sélectionnée.“ Devant la caméra de Christian Duguay, Océane, alors âgé de neuf ans, incarne Jappeloup notamment durant ses jeunes années. “Elle a aussi joué des scènes avec Marina Hands, celle où son cavalier doit lui faire essayer tout un tas de mors, et surtout, la scène où ils prennent cette incroyable option devant la rivière (aux championnats d’Europe de Saint-Gall en 1987, où Pierre Durand avait gagné la médaille d’or, ndlr)! Elle était tellement volontaire que Guillaume (Canet, ndlr) n’avait aucune appréhension avec elle.“ Une fois le tournage terminé, l’ancienne monture déménage dans le sud de la France chez Céline Baron, avec laquelle elle poursuit sa carrière en Amateurs. Après une dernière sortie en août 2015, Océane est malheureusement mise à la retraite à treize ans pour des raisons de santé. “Elle est atteinte de la cryptosporidiose (maladie parasitaire conduisant notamment à d’importantes pertes de poids, ndlr), confie sa propriétaire. “Nous l’avons traitée et soignée pendant plus d’un an et elle a tenu bon. C’est une vraie guerrière ! Elle va mieux, a bien regrossi et profite de sa vie au pré. J’aurais bien voulu la faire reproduire, mais je ne veux pas prendre le moindre risque pour elle. D’ailleurs, c’est une étrange coïncidence que vous m’appeliez aujourd’hui pour me parler de Jappeloup, parce que j’ai acheté une demi-soeur de Play Boy du Tertre il y a quelques semaines !“

SEABISCUIT DE L’HYMNE, LE SOSIE. 

Résident d’Eure-et-Loir, à Chartres, Seabiscuit de l’Hymne (SF, Fétiche du Pas x Théo Top) est sûrement le plus expressif de la bande. “Dès qu’il est né, nous l’avons appelé le mini Jappeloup ; c’était sa copie conforme !“, s’exclame sa naisseuse Mélanie Doublier, qui a malheureusement dû s’en séparer il y a quelques années. “J’avais d’abord acheté sa mère, Hymne du Manoir, puis j’ai voulu faire naître un cheval pour le former à la compétition. Malheureusement, il souffrait du syndrome naviculaire (maladie entraînant des boiteries sévères, ndlr) aux deux antérieurs, et j’ai dû le vendre… Ce fut très difficile à vivre parce que je l’ai vu arriver au monde et je m’étais beaucoup investie… Depuis, je n’ai presque plus envie d’élever“, confie-t-elle avec émotion. À l’été 2011, après que ses parents lui ont parlé d’un appel à candidatures, la propriétaire envoie des photos à Pierre Durand, qui sélectionne rapidement le petit bai, alors âgé de cinq ans. “Franchement, les similitudes avec Jappeloup étaient frappantes. Il avait exactement les mêmes taches, les mêmes mimiques… Quand Pierre Durand l’a vu pour la première fois, il était estomaqué !“ Sosie en termes de modèle mais aussi de caractère, Seabiscuit est extrêmement vif et sanguin, si bien qu’il n’est dédié qu’aux scènes de proximité, notamment aux écuries. “Dès qu’il voyait une barre, il fonçait comme un fou ! C’est pourquoi nous avons préféré ne pas le faire sauter“, se rappelle son ancienne partenaire, qui s’est même prêtée au jeu de la figuration aux côtés de ses parents. Avant ce tournage, Seabiscuit a d’ailleurs passé plusieurs mois chez Mario Luraschi afin d’apprendre quelques astuces d’acteur, comme la révérence ou le pas espagnol. Devenu une star, le bai a même eu l’honneur de s’introduire dans le hall du cinéma de Chartres à l’occasion d’une avant-première du film ! 

INCELLO, LE PUISSANT.

Grand et athlétique cheval noir, Incello 2 (Old, C-Indoctro x Landadel) est dédié à la captation des parcours les plus imposants. Doté de moyens extravagants mais assez peu ressemblant à Jappeloup physiquement, l’étalon voit le jour chez l’Allemand Gerd Sosath, où il est formé. À onze ans, après s’être montré plusieurs fois aux Mondiaux des Jeunes Chevaux, l’Oldenbourgeois est repéré par l’équipe de casting, qui le loue pour trois mois. Sous la selle de Guillaume Canet, Incello franchit les plus gros obstacles. Dans le même temps, l’athlète est acquis par le Hongrois Gábor Szabó Jr, avec lequel il dispute les championnats d’Europe Jeunes Cavaliers de Comporta en 2011. Arrivant l’année suivante en Seine-et-Marne, il est cédé aux écuries du Chapitre, propriété du cavalier et marchand Pascal Plancq, où il coule encore des jours heureux.

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX heroes du mois de juillet 2019.

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