“C’est aussi mon rôle d’aller sur le terrain, dans les clubs, et de faire rêver les jeunes et les amateurs”, Michel Asseray

Directeur technique national (DTN) du concours complet, Michel Asseray est un fervent défenseur de son sport. Alors que les plans de staff sont complètement chamboulés avec le report des Jeux olympiques de Tokyo à l’été 2021, le technicien garde espoir quant à la tenue des championnats d’Europe au haras du Pin, quelques semaines après l’échéance japonaise. Très attaché à la sécurité, sujet qui est au cœur des débats dans la discipline, le cinquantenaire revient aussi sur les dernières avancées visant à protéger les athlètes.



La joie des Bleus au retour de Rio, où l'équipe de concours complet avait décroché le graal olympique.

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Après de longs mois à l’écart des terrains de compétitions, comment vous portez-vous et comment appréhendez-vous la reprise des concours ?

Déjà, nous sommes très contents de reprendre. Dans nos vies actuelles nous ne sommes pas du tout habitués à nous arrêter brutalement comme cela. Nous passons beaucoup de temps sur le terrain et sommes tous les week-ends en concours, d’avril à novembre. Se retrouver d’un seul coup à la maison, sans objectif, est un peu perturbant. Il y a une période un peu déroutante d’arrêt, mais finalement intéressante en termes de réflexions. Personnellement, comme je suis quelqu’un qui adore être sur le terrain, j’ai tourné en rond dans mon salon (rires). La reprise s’est déroulée à Saumur pour nous, nous avons fait une épreuve pour requalifier des chevaux en vue de Jardy. C’est un vrai plaisir de pouvoir tous se retrouver, de pouvoir échanger avec tout le monde, les cavaliers, les propriétaires, pour voir comment ils vont et essayer de se projeter dans l’avenir. 

Comment avez-vous géré le confinement, d’un point de vue professionnel et personnel ?

Je suis resté confiné chez moi, à Saumur, et nous avons énormément travaillé avec la Fédération. Nous faisions des vidéos conférences journalières : il fallait fonctionner au jour le jour car il était très difficile de se projeter. Nous dépendions des annonces politiques et des réponses de l’État. Nous avons fait des projets qui, parfois, ne servaient à rien. Nous avons passé beaucoup de temps derrière nos ordinateurs mais nous avons aussi pris du temps pour appeler nous-mêmes des clubs, des écuries de compétitions, afin de voir comment ils vivaient la situation. Il y a eu de l’échange ainsi que du soutien moral et téléphonique. C’était assez sympa de prendre le temps de parler avec ces gens-là, avec qui nous avions souvent de longues conversations. Et puis, avec Thierry (Touzaint, sélectionneur de l’équipe de France de concours complet, ndlr) nous communiquions de façon régulière avec les cavaliers pour voir comment allaient leurs montures. C’était un peu notre quotidien. C’était très perturbant car il était difficile de se projeter. Nous étions toujours dans des hypothèses A, B ou C, et à la fin, c’était un mixe de toutes ces hypothèses. 

Quelles conséquences a eu cette longue période d’arrêt pour les chevaux, qui n’ont peut-être pas tous pu continuer leur entraînement sur des obstacles fixes ?

Les chevaux ont continué à s'entraîner sans problème. La fédération s’est également équipée d’un système de cours à distance (Equivisio, outil développé par Isabelle Méranger, ndlr). En plus des visios, nous avons eu un suivi téléphonique régulier avec les cavaliers, qui sont restés en lien avec les entraîneurs. Nos cavaliers de haut-niveau sont tous dans leurs structures personnelles, ils ont donc pu continuer à travailler leurs chevaux. Ils ont peut-être même eu plus de temps pour faire du dressage. Sportivement ils ont continué à travailler les bases, peut-être même mieux que d’habitude. Les chevaux de haut niveau ne sautent, de toute façon, pas du fixe à l’entraînement toutes les semaines. Ces chevaux là savent lire et écrire. On peut sauter huit-dix jours avant une compétition mais ils ne nécessitent pas de l’entraînement sur le cross toutes les semaines. 

Vous aviez préparé les Jeux olympiques de Tokyo, prévus cet été, avec minutie, dans l’ambition de réitérer la performance de Rio. En quoi leur report à l’année prochaine modifie-t-il les plans du staff fédéral ?

On dit toujours qu’un événement se prépare en quatre ans. C’est une vérité. Nous sommes toujours sur un compte à rebours, avec des échéances à la carte pour chaque cavalier. C’est vraiment réfléchi comme cela, en fonction de l’âge du cheval, des besoins de chaque cavalier et de chaque couple. Chaque athlète a sa façon de fonctionner, son propre besoin de compétition. Thierry Touzaint réfléchit toujours à un programme personnalisé, qui s’établit sur le long terme. Les chevaux qui ont un peu d’âge ne suivent pas le même planning que les plus jeunes par exemple. À chaque fois, sur une olympiade, nous faisons le point au mondial du Lion des six et sept ans et identifions les chevaux qui pourraient être prêts dans les quatre ans suivants. Mais ces chevaux là ne doivent pas arrêter les compétitions. Thierry Touzaint a discuté avec tout le monde, pour garder les couples dans le coup. On ne va pas arrêter de courir pendant un an en attendant les Jeux olympiques. Il faut continuer les compétitions, pour maintenir les chevaux dans le haut-niveau, pour continuer à progresser. C’est absolument nécessaire. Le danger est de se dire “moi, je ne cours pas”. Mais quand on ne court pas, on est moins bon. Après, c’est une réflexion tripartite, entre le cavalier, l’entraîneur national et le propriétaire. Et si on veut continuer à rêver olympique, il faut continuer à courir. Individuellement, chacun va aller sur des 4*, longs ou courts, ou au 5* de Pau, puis nous referons le point l’année prochaine. Nous ferons une rentrée comme nous en avons l’habitude, au pôle France, en janvier et février. Avant ce qui vient de nous arriver, nous avions toujours un objectif, à la fois chez les Juniors et les Séniors. J’ai eu l’occasion de discuter avec des Juniors, qui ont seize ou dix-sept ans. Ils m’ont confié que cela les perturbait de ne pas avoir d’objectif. Désormais, il faut finir la saison comme on en a envie puis nous remettrons le compte à rebours en place en début d’année en vue des Jeux olympiques.



“La sécurité est un sujet qui concerne tout le monde”

Michel Asseray, ici en compagnie de Serge Cornut, entraîneur de dressage.

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En particulier pour les chevaux de concours complet, n’aurait-il pas été préférable que ces Jeux soient avancés au printemps, moment où le climat japonais aurait été plus favorable à d’intenses efforts ?

Je ne sais pas… Cela dépend des jours. Lorsque j’ai été à Tokyo l’an dernier pour le Test Event, il faisait très, très, très chaud le matin du cross. C’était très exigeant. La durée du cross a tout de même été réduite de dix à huit minutes. Ces chevaux là sont de grands athlètes, très bien entraînés. Ils sont capables de tenir huit minutes. Probablement que cela aurait été mieux d’avancer les Jeux, mais à Tryon il faisait aussi très chaud. Il faudra juste que l’on soit aidé par le climat le Jour J. Il y a déjà eu du grand sport dans des grosses chaleurs. La condition physique des chevaux avant le départ sera primordiale. Bien préparer les chevaux, je pense que Thierry Touzaint sait faire. À Rio aussi il faisait chaud, et après l’inspection des chevaux nous avions reçu les félicitations du jury. Préparer les chevaux à la mer comme on fait, c’est une recette qui a fait ses preuves. Je ne pense pas qu’il faille se concentrer uniquement là-dessus. Mais il est vrai que quand j’y suis allé, j’ai vraiment eu très chaud. Je n’avais jamais transpiré en parlant !

Les championnats d’Europe 2021 ne devraient pas avoir lieu...

Le dossier est rouvert. Nous avions soutenu la candidature du Pin en soulignant le fait qu’il n’y a plus que trois personnes concernées par les Jeux olympiques. Le nombre de partants aux Jeux olympiques étant réduit, il est un peu blessant de mener un rêve olympique pour trois cavaliers seulement. Quand nous avions défendu la candidature du Pin, nous avions mis en avant le fait que nous pourrions toujours maintenir des championnats d’Europe trois semaines après les Jeux, avec six cavaliers supplémentaires par nation. Nous avions également soumis l’idée à la Fédération équestre internationale de faire une belle fête au Pin avec les médaillés olympiques car nous imaginons, et souhaitons, qu’il y ait au moins une ou deux équipes européennes sur le podium à Tokyo. On trouvait le projet sympa. Et moi, en tant que DTN, si je peux faire rêver neuf cavaliers, neuf propriétaires, neuf grooms et toute la famille du complet, je trouve que ce serait d’autant plus beau. J’ai très, très envie qu’on ait les championnats d’Europe en 2021, en France, au Haras du Pin et que l’on puisse vivre une grande fête du complet. 

Le 18 juillet dernier, vous vous êtes déplacé en Charente pour venir à la rencontre de cavaliers, à la suite d’un stage solidaire dirigé par Christopher Six. Quel bilan tirez-vous de vos échanges ?

Christopher Six avait souhaité faire une opération cavalier solidaire chez un de ses amis qui est de la famille de Saintemarie. Ils sont passionnés et viennent régulièrement en stage au pôle France à Saumur. Ils ont également une belle structure où ils organisent des compétitions amateures. Je leur avais toujours dit que si j’avais l’occasion, j’irais à leur rencontre. J’ai trouvé que c’était le bon moment pour y aller, avec Christopher. Madame Saintemarie avait bien organisé cela, avec une belle vidéo conférence, j’ai parlé un petit peu du sport, de la préparation, de la planification des concours. Avec mon étiquette d’ancien juge de dressage je leur ai expliqué comment bien présenter leurs reprises, en leurs donnant quelques conseils pour glaner des points. S’en est suivi une discussion ouverte, où, évidemment, ils m’ont fait parler des Jeux olympiques de Rio. Je leur ai montré une cinquantaine de photos et leur ai raconté l’histoire, qui fait toujours rêver les gens. J’ai vu des parents après qui m’ont dit “c’est trop chouette, vous avez fait rêver tout le monde”. Je pense que c’est aussi mon rôle, non seulement d’encadrer le haut-niveau, mais aussi d’aller sur le terrain, dans les clubs, faire rêver les jeunes et les amateurs. J’ai eu beaucoup d’échanges, je pensais intervenir une demie-heure et finalement cela a duré 2h30. C’est quelque chose que j’aime bien et c’était un moment vraiment sympathique. 

Avant cette pause, la sécurité était au cœur des débats. Des échanges ont-ils tout de même pu être menés à ce sujet ces derniers mois ? 

Je n’arrête pas, je n’arrête pas sur la sécurité. Il y a plein de choses que nous faisons, nous menons énormément de réflexions. Nous avons créé un groupe qui pilote la sécurité en France, avec à sa tête Laurent Bousquet (ancien cavalier de haut-niveau et entraîneur international, membre du staff de l’équipe de France de CCE, ndlr). Karim Laghouag, Victor Levecque, Jean Luc Force et une spécialiste de l’accidentologie en parachutisme font aussi partie de ce groupe. Nous avons fait énormément de travaux avec des modifications réglementaires. Nous allons aussi créer un groupe de coachs et de grands cavaliers qui pourront être des soutiens aux officiels de compétition sur les terrains de concours, afin d’évaluer si certaines personnes peuvent être en danger ou manquer de contrôle lors de compétitions. Je crois beaucoup en ces alerteurs en soutien aux juges en compétitions.

Mais ce qui est ressorti de toutes ces réunions, c’est avant tout que la sécurité est un sujet qui concerne tout le monde. Nous sommes tous concernés. Tout ne doit pas uniquement reposer sur la Fédération et son règlement. Tous concernés cela veut dire que, si par exemple vous êtes coach, vous avez le devoir d’engager votre cavalier dans une épreuve qui est la sienne, avec un cheval adapté, à sa force, son contrôle, son poids. Les chevaux doivent aussi avoir une technique adaptée à cette discipline : pour un cheval avec des genoux trop bas par exemple, il faut avoir le courage de reconnaître qu’il n’est peut-être pas fait pour le complet et le réorienter dans une autre discipline. Quelqu’un qui ferait un mauvais concours, avec des mauvais sauts, il faut aussi avoir le courage de le déclasser. Tout cela relève de la responsabilité de chacun. 

Ensuite, nous travaillons aussi sur les obstacles et leurs visuels, en fonction de ce que perçoit le cheval. Toutes ces réflexions, nous les avons en permanence. Cela me prend un temps fou et nous y travaillons beaucoup au sein de la Fédération. Je reçois des alertes lorsqu’un chef de piste compte plus de 3% de chute ou 10% d’éliminés. Je prends alors contact avec lui afin d’éclaircir la situation. Les stewards au paddock doivent vérifier le matériel du cavalier selon une fiche technique ainsi que contrôler légèrement le mental du cavalier avant qu’il ne prenne le départ. Beaucoup de travaux ont été faits, mais au bout de tout cela, nous restons tous concernés. On doit monter le bon cheval, dans la bonne épreuve, sans se surclasser et faire ce sport là parce qu’on en a envie. 

Le sujet de la sécurité est une priorité pour moi. Certains me disent que c’est la fatalité. Si je pense cela, il faut que je m’en aille. Il faut aussi savoir modifier ses objectifs en fonction de ses performances. J’ai régulièrement des coachs qui m’appellent pour venir discuter avec leurs cavaliers, leur expliquer qu’il ne faut pas griller les étapes, etc. Si l’on fait cette démarche là c’est déjà un grand pas vers la sécurité. On n’attend pas d’avoir un accident pour se dire qu’une épreuve est peut-être trop difficile. C’est vraiment le rôle de chacun, des parents aussi, même si parfois il y a beaucoup d’argent investi, il faut être raisonnable. Il ne faut surtout pas penser que la sécurité ne dépend que de la Fédération. Nous avons plein de règles et nous en rajoutons sans cesse. Mais ce n’est pas cela qui va sauver des gens. 

Récemment, nous avons fait une vidéo avec le Professeur Fournier qui est neurochirurgien à l’hôpital d’Angers. Il avait pris en charge William Fox Pitt après son grave accident au Lion d’Angers. Il prend ce dossier là à cœur. Il a donc fait réaliser une vidéo qui explique ce qu’est un traumatisme crânien et du dos. Ses explications seront bientôt en ligne afin de mieux comprendre ces phénomènes et leur prise en charge. Nous avons aussi mis en place un rapport de chute très détaillé, pour avoir une banque de données précises, qui regroupe le type d’obstacle, le sol, le climat, etc. 

Enfin, nous avons une règle automatique sur le bord d’attaque, le devant d’obstacle sur les profils larges, qui est incliné de façon à permettre aux chevaux de faire des fautes. Nous avons également fait une visite au CRIT, qui est le centre qui valide les casques et leur protection. Nous avons passé une journée entière là-bas. Et il s’avère qu’un casque qui a subi un premier choc perd énormément de son efficacité sur le deuxième. Mais, avant tout, les objectifs de chacun doivent être repensés, après chaque concours, en fonction des performances. Ce sont des choses très simples mais qui permettent un projet raisonnable et raisonné.