Les sols équestres donnent le “la”

Procurant tantôt de merveilleuses sensations, tantôt de douloureux souvenirs, les sols équestres laissent rarement les cavaliers indifférents. Entretien, innovation, performance, santé, etc., quelque deux-cent-soixante lecteurs ont répondu aux questions de la rédaction sur ces thèmes de discussion lors d’un sondage en ligne.



Des sols spécialement conçus pour la pratique de l’équitation parent presque toujours les carrières, manèges, ronds de longe et autres paddocks de détente. Comment peut-on les comprendre, les gérer au mieux, voire les améliorer? “Je distingue avant tout quatre qualités pour un sol”, débute le concepteur Francis Clément, à la tête de Toubin & Clément, l’un des pionniers et leaders du marché. “Il y a tout d’abord son absorption verticale, c’est-à-dire sa capacité à absorber en une fraction de seconde une onde de choc verticale, puis sa diffusion horizontale, sa réponse (souvent appelée frappe, ndlr), autrement dit sa capacité à renvoyer l’énergie à l’animal et, enfin, la plus importante, la glissance horizontale, qui implique que le pied puisse avancer un petit peu lorsqu’il touche le sol. En outre, la glissance d’un sol doit s’accompagner d’un bon grip, c’est-à-dire d’une tenue et d’un soutien dans les virages serrés typiques du saut d’obstacles. Dès lors, la conception d’un sol devient très vite complexe!”

Ce sol convient-il?

Quelque 21% des lecteurs sondés par GRANDPRIX estiment que le sol d’un espace de travail ne convient pas dès lors que le cheval présente des raideurs à la suite d’une séance. Ils sont 37% à le penser en présence d’irrégularités ou d’une boiterie, et enfin 42% face à une amplitude et des sauts amoindris. Pour Émilie et d’autres lectrices, “il n’est pas concevable d’attendre une blessure pour se rendre compte qu’un sol ne convient pas. À la moindre irrégularité ou geste étriqué, il faut se poser des questions et agir. Lorsqu’il y a boiterie, il est déjà trop tard.” “Je surveille la résonance des sols”, dit quant à lui Nicolas. “Cette dernière – que l’on retrouve dans 80% des sols équestres – est pour moi délétère pour l’intégrité physique de nos chevaux.” Un sol sans résonance est capable d’absorber les retours d’ondes de choc. “Un tel sol reçoit l’ajout d’une couche de drainage plastique, faite de produits durables et recyclés, qui sert de réserve tampon d’eau et absorbe tous les retours d’ondes de choc générées par l’animal”, commente à cet effet Rémy Houriez, de l’entreprise éponyme, spécialiste de ces sols particuliers. “Cette absorption ne fait pas perdre de frappe au sol, laquelle correspond simplement au fait de ne pas s’enfoncer lorsqu’on prend appui, puisque le sol offre toujours au sabot une profondeur minime lors de sa prise d’appui.”

 




Comment estimez-vous l’usure d’un sol?

À cette question, deux réponses majoritaires, “à la présence de trous malgré le passage de la herse et/ou de la barre” et “à un drainage moins performant”, respectivement à 41% et 35%. “L’usure d’un sol dépend de multiples paramètres”, note Alexia Seynhaeve, co-gérante d’Environnement Équestre, société spécialisée en création de sols sportifs et en conseils de gestion. “L’intensité d’utilisation, le vent, les conditions météorologiques, l’arrosage ou encore le hersage peuvent être facteurs d’une usure prématurée. Cela s’évalue au cas par cas. Dans le cas des drains moins performants, on peut supposer qu’ils sont bouchés par des matières organiques ou que le sable de la couche de travail est dénaturé. La présence de trous malgré le passage régulier d’une herse résulte souvent d’un malencontreux problème d’entretien. Par exemple, il est important de vider régulièrement une carrière de ses éléments, obstacles et/ou lices de dressage, afin de pouvoir herser harmonieusement. Un mauvais hersage peut avoir des effets délétères, tout comme un arrosage mal apprécié. La fréquence, la qualité et l’uniformité de l’arrosage sont souvent négligées. Il ne faut pas hésiter à se faire aider par un professionnel pour déterminer les meilleures habitudes d’entretien.” Les réponses “se référer à la notice du constructeur” et “à l’augmentation de la poussière” ont chacune été choisies par 12 % des sondés. “Ma couche de travail avait dix ans et commençait à devenir poussiéreuse. Avec un bon entretien ou non, l’usure reste une constante et il faut malgré tout renouveler son sol”, conclut Jean-Philippe, un lecteur.

Cher entretien

“L’entretien d’un sol équestre est primordial”, assure d’emblée Allan. “Le sol influe sur la santé et le bien-être du cheval, constituant sa base de travail. Trop de gérants d’écuries prennent encore cet entretien à la légère ou ne savent tout simplement pas comment s’y prendre. Il faudrait peut-être proposer des formations à ce sujet.” De fait, l’immense majorité des sols, ou du moins ceux en sable et mélanges, nécessite un entretien soigneux. En principe, le concepteur tâche de conseiller en amont ses clients. En cas de doute, il sera aussi le plus à même de leur venir en aide. “Même un très bon sable ne rendra rien s’il est mal mis en place, si la sous-couche n’est pas bien aménagée, si l’arrosage n’est pas adapté ou, enfin, s’il n’est pas correctement entretenu quotidiennement, c’est-à-dire lissé, griffé ou arrosé selon les situations”, met en garde Florence Bord, dirigeante de Bord Sol.

Pointée du doigt par 60% des sondés, la gestion de l’eau arrive en tête de la liste des gestes fondamentaux. “L’arrosage automatisé est un bon investissement sur lequel beaucoup d’écuries font l’impasse. Dès lors, l’arrosage est souvent mal effectué ou géré”, prévient Arnaud. Pour des questions de budget ou par choix technique, l’arrosage par tonne à eau ou asperseurs est le second choix. Si Grégory note le prix exorbitant d’un arrosage régulier, Benjamin et Antoine soulignent les coûts en mètres cubes et en temps, particulièrement pour les sols dits fermés. “La plupart des carrières sont encore arrosées et non irriguées en sous-sol, ce qui fait gaspiller beaucoup d’eau et rend compliquée la gestion de l’arrosage. Comme il faut sans cesse anticiper la météo, la carrière sera forcément plus sèche par moments ou plus mouillée à d’autres périodes”, résume Eugénie. À cela s’ajoutent les restrictions d’eau, le vent qui perturbe l’uniformité d’arrosage et enfin la question de l’économie des ressources. “Comme j’ai un sol sans arrosage”, souligne finalement un autre lecteur, “la question ne se pose donc plus…” Une solution qui ne permet toutefois pas de pratiquer toutes les disciplines à tous les niveaux.

Comme 25% des sondés, Fiona considère le ramassage des crottins comme une énorme perte de temps. Amélie et Valentine énoncent quant à elle que “peu de propriétaires et cavaliers comprennent l’intérêt du ramassage. C’est toujours la guerre pour les y obliger.” La difficulté augmente lorsque le nombre de cavaliers devient conséquent, dans le cadre d’un paddock de concours, par exemple, note Pascale. “Il est très important de retirer soigneusement crottins et feuilles mortes”, poursuit Florence Bord. “Sinon, ces matières vont se glisser entre les grains de sable et modifier la tension superficielle de l’eau avec ces derniers et perturber l’équilibre des frottements. Le sable perd alors ses qualités et devient visqueux. À noter qu’un arrosage à l’eau polluée et croupie peut aussi produire les mêmes effets.”

Enfin, avec 15% de répondants, le passage fastidieux de la herse ou de la barre arrive en dernière position. “Cette activité est chronophage, avec en sus le montage et le démontage de la herse”, note Chantal. Isabelle et Allan déplorent quant à eux de mauvais matériels et techniques. “Les sols se retrouvent généralement tassés et non aérés. Peu de gens savent les entretenir correctement et ils n’ont souvent qu’une barre, qu’ils traînent avec une chaîne. Dès lors, il est impossible de régler la hauteur ou le degré de profondeur.” Ces réglages sont possibles avec une herse plus sophistiquée, qui peut comporter en outre une tonne à eau et des capteurs d’humidité… mais là encore, le coût peut freiner.

Repos vs. travail

Quelque 60% des sondés accordent le même soin à un sol de repos qu’à un sol de travail. “Un cheval passe plus de temps au paddock qu’en carrière. Même si l’allure reine y est le pas, donc moins impactante, il faut prévoir d’éventuels sauts d’humeur”, relève un lecteur. Ici, pas de notion de performance sportive, “un sol de repos doit avant tout garantir l’intégrité des articulations, tendons et ligaments”, appuie Bénédicte.

À part égale (48%, pour 4% d’indécis), les lecteurs disent préférer les uns un sol de paddock ferme, pour un terrain stabilisé en toute saison, et les autres la souplesse, pour les roulades et potentielles cabrioles. “Il est tout à fait possible de combiner un système de stabilisation drainant et plan tout en ayant un sol souple”, commente Victoria Bonnet, ingénieure commerciale sols équestres chez Écovégétal. “L’installation de dalles drainantes permet d’obtenir un sol sans flaque ni boue et stabilisé à long terme. Remplies de matériaux divers en accord avec le projet (sable, gravier, concassé, etc.), ces dalles pourront s’adapter au cahier des charges: contrainte de nettoyage, confort du pied ou accès à des zones de roulades.”

Si un sol universel adapté à toutes les situations n’est encore pas à l’ordre du jour, “il y a néanmoins des matériaux à ne pas utiliser tels que la terre végétale, imperméable, le gravier dit roulé qui donne un mauvais confort articulaire et une insuffisante tenue du sol, ou encore les graviers avec un fort pourcentage de calcaire, qui peuvent s’imperméabiliser avec le temps”, conclut Victoria Bonnet. “La stabilisation d’un paddock est aussi importante que celle d’une carrière. Le sol qui le compose se différenciera de cette dernière au niveau de la technicité de sa couche supérieure et de son rendu final.”

Un sol par discipline?

Un peu plus d’un tiers (35%) des répondants considèrent qu’un sol de travail ne peut pas être réservé à une seule activité équestre. “Au quotidien, la réalité ostéo-articulaire est la même pour tous les chevaux”, soulignent Nicolas et Ellyn. “Dans la plupart des écuries de propriétaires, des couples pratiquant plusieurs disciplines se côtoient sur un même sol. Tout le monde n’a pas les moyens de consacrer un sol par carrière”, poursuit Delphine. “Il doit être adaptable à toute discipline”, enchérit Donatien. “Plus on tend vers le haut niveau dans n’importe quelle discipline, plus il faut spécialiser son sol”, conclut Diane.

Majoritairement, les résultats tendent à une spécialisation par discipline, laquelle passe par l’aménagement de la couche de travail. “Pour le dressage, on privilégie le confort en aérant légèrement le sol avec une herse, alors qu’on cherche plutôt la performance pour un sol de saut d’obstacles, pour lequel on va régler la herse pour “resserrer” le sol”, détaille Francis Clément, habitué à aménager des pistes des concours, indoor notamment, accueillant plusieurs disciplines au cours d’un même week-end. Pour un sol offrant plus de rebond, les concepteurs peuvent passer par un compactage hydraulique associé au passage d’une lourde barre. Gare néanmoins aux excès: le sabot doit pouvoir pénétrer le sol a minima.

Si les lecteurs considèrent que la voltige, le dressage, l’attelage, le jumping ou encore le horse-ball peuvent cohabiter sur un même sol, à condition de jouer sur la souplesse et la profondeur de la couche de travail, tous s’accordent également à mettre à part les sols réservés au reining. En effet, cette discipline d’équitation western comprend des arrêts où le cheval doit pouvoir glisser sans se blesser sur ses postérieurs. “Pour le reining, il faut prévoir une bonne épaisseur nécessaire pour le travail et lisser la surface du fond de forme pour qu’elle devienne très glissante”, explique Jean-Philippe Balcet, dirigeant d’une pension orientée western. “Les chevaux glissent donc sur cette partie et sont accompagnés par le sable de la couche de travail, qui retient la puissance de la glissade sans pour autant l’empêcher. Si je réserve mon manège principalement à cette discipline, je peux néanmoins très bien y accueillir du dressage en resserrant légèrement le sol.”



Les sols pour le saut d’obstacles sont plus fermes pour permettre la frappe chère aux cavaliers.

© Valérie Fomina/Unsplash

Les alternatives au sable

Pas moins de 62% des sondés sont tentés par d’autres matériaux que le sable, avec pour priorité de réduire leur consommation d’eau. “Nous n’avons pas d’idées précises à ce sujet mais nous sommes ouvertes aux informations et expériences”, résument Léa, Isabelle, Marie, Annouck, Lucille ou encore Alexandra. Depuis quelques années, les concepteurs de sols cherchent à diversifier les matériaux pour minimiser, voire supprimer, la consommation de sable et d’eau. Avant tout, il faut rappeler qu’à ce jour les sols équestres ne sont soumis à aucune norme ou cahier des charges de référence. “Cette absence de normes est à la fois un atout et un inconvénient”, débute Édouard Seynhaeve, co-gérant d’Environnement Équestre, société particulièrement active en recherche et développement. “Elle nous offre une liberté d’innovation puisque nos seuls interlocuteurs sont les vétérinaires et clients. En contrepartie, il incombe au seul consommateur de tester la diversité de produits sur le marché et de gérer les coûts et problèmes rencontrés si un nouveau matériau ne lui convient pas d’un point de vue technique et/ou sanitaire.”

Outre le sable, le granulat de caoutchouc, le sable dit plastique, issu du recyclage des fils électriques, la feutrine, la fibre textile ou encore le broyat de végétaux sont utilisés aujourd’hui pour les sols équestres. Il est néanmoins compliqué de cocher toutes les cases d’un sol idéal, à savoir conserver des qualités mécaniques de portance, de cohésion, d’amortissement et de résilience – capacité à reprendre sa forme après compression – tout en étant non polluant, non poussiéreux, recyclable, non arrosable et en nécessitant peu d’entretien en termes de hersage, drainage et réapprovisionnement. La fibre textile est actuellement la plus rencontrée, majoritairement mélangée avec du sable. “Les copeaux de fibres se gorgent d’eau puis rendent progressivement cette humidité en séchant. Les fibres monobrin, souvent mélangées avec les copeaux, arment quant à elles le sol”, détaille Patrick Déaux, gérant de Horse Stop, expert en aménagement équestre. Les sols composés à 100% de fibres sont assez rares en France, comme le soulève Eugénie, l’une des sondés. “On en trouve beaucoup en Angleterre mais je trouve qu’il n’y a pas assez de recul à ce sujet. J’ai contacté plusieurs entreprises dont les commerciaux ne m’ont pas offert de réponses concrètes ni de garanties en cas de soucis”, déplore Mathilde.

En outre, tout matériau dégagera de la poussière plus ou moins rapidement à partir du moment où un cheval y évolue. “Il faut particulièrement prêter attention aux particules fines dégagées par ces matières synthétiques qui peuvent provoquer des problèmes respiratoires chez le cheval”, alerte Édouard Seynhaeve. Enfin, “il existe des sols écologiques en paillage et broyats végétaux, mais ils sont très coûteux et nécessitent un réapprovisionnement tous les un ou deux ans”, reprend Mathilde.

Préservations des ressources

Une minorité de 20% de sondés estiment que la construction et l’entretien d’une carrière représente un coût environnemental élevé. “Si l’on prend en considération toutes les étapes de construction, puis l’entretien, il y a forcément une pollution par des engins motorisés”, note ainsi Margaux. “Une carrière, même moderne, nécessite un terrassement et la livraison de matériaux via des camions polluants”, renchérit un autre lecteur. Pour Estelle, le sable “constitue un gouffre à eau”, tandis que Jean-Baptiste s’interroge sur l’impact environnemental des matières synthétiques des sols alternatifs. “Attention en effet aux produits de synthèse dont le recyclage est compliqué et très cher”, reprend Édouard Seynhaeve. “Par exemple, le sable fibré est refusé en décharge et devra être valorisé dans un autre emplacement équestre. Néanmoins, on peut noter que la fibre ne se délite pas et ne constitue donc pas une menace de ce point de vue.” Peu convaincus par le synthétique, plusieurs lecteurs prônent le recours aux matières naturelles. “Nous utilisons uniquement des matériaux nobles”, relate Diane. “Du concassé, puis du sable, le tout entouré de bois. En outre, nos tuyaux de drainage vont directement dans les prés.”

Le drainage et l’eau sont les piliers d’un sol équestre, quelle que soit sa matière. “En été, l’arrosage aérien d’une carrière de sable consomme environ quatre litres par mètre carré et par jour”, indiquent Arnaud Lallemand et Laetitia Marnay-Le Masne dans un article en ligne sur le site de l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE). Cela correspond environ à dix à quinze mètres cubes d’eau par jour pour arroser une petite carrière classique de 20 x 60m. “Bien qu’elles n’aient jamais été quantifiées précisément, on admet qu’avec un fibrage approprié, les économies d’eau peuvent aller jusqu’à 30%”, poursuivent les spécialistes de l’IFCE. Pour Camille, Claire ou encore Christophe, la solution réside sans doute dans la sub-irrigation, en circuit fermé. “La sub-irrigation me semble aussi la plus sensée”, commente Édouard Seynhaeve. “En fonctionnant par capillarité, la consommation est maîtrisée. En outre, il y a moins de perte par évaporation ou due au vent. On estime l’économie d’eau à 40% par rapport à l’arrosage aérien, mais il faut être prêt à en payer l’installation, qui est conséquente.”

Parmi les comportements plus respectueux de l’environnement, plusieurs lecteurs avancent l’option de herser les carrières uniquement avant le passage des cavaliers et en vérifiant le niveau d’hygrométrie du sol par capteur manuel ou intégré à une herse. En outre, “il faut miser sur la plantation d’arbres et de haies à proximité de la carrière pour offrir de l’ombre et un effet coupe-vent”, conseillent Nicolas, Estelle et Jean-Baptiste. “Il est également possible de récupérer l’eau des toitures et d’utiliser l’énergie solaire pour les pompes à eau ou les véhicules tracteurs”, conseille une autre lectrice. Enfin, 80% des lecteurs se disent finalement optimistes quant à la conception écologique des sols équestres. Gageons que l’avenir leur donne raison!

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX n°119 actuellement en kiosque.