Dans la famille Rothenberger, demandez Semmieke!

Benjamine de la fratrie Rothenberger, Semmieke s’impose comme l’une des cavalières de dressage les plus douées de sa génération, combinant élégance et rigueur allemande. Après une carrière chez les Jeunes couronnée de succès et de vingt-trois médailles européennes, la prodige, étonnante de maturité et de lucidité, prépare désormais sa transition vers le niveau Grand Prix, entourée de ses parents, Sven et Gonnelien, qui l’entraînent au quotidien au Gestüt Erlenhof, en Allemagne, non loin de Francfort. 



En novembre 2019, Semmieke Rothenberger a remporté le Longines FEI Rising Star Award, récompensant ses nombreux succès chez les Jeunes.

© Liz Gregg / FEI

Semmieke, ou Semmie de son surnom, est née le 27 août 1999 dans une famille de dresseurs que l’on ne présente plus. Ses parents, la Néerlandaise Gonnelien Rothenberger-Gordijn, et l’Allemand – naturalisé Néerlandais – Sven Rothenberger, ont tous deux représenté avec succès leur pays jusqu’aux Jeux olympiques. C’est donc bébé que Semmieke a commencé à monter à cheval, elle qui avait déjà vécu ses premiers pas équestres dans le ventre de sa mère. “Pour une famille comme la nôtre, c’est impossible de passer à côté des chevaux. Nos enfants doivent être capables de monter un petit peu, notamment pour les vacances.”

Sa sœur aînée, Sanneke, a connu une brillante carrière chez les Jeunes, avant de privilégier une carrière professionnelle en dehors des chevaux, dans l’entreprise familiale immobilière. Elle continue cependant à s’entraîner tôt le matin aux écuries. Son frère aîné, Sönke, poursuit quant à lui une carrière à haut niveau en dressage, ayant notamment glané l’or par équipes aux Jeux olympiques de Rio en 2016 avec le fantastique Cosmo 59 (KWPN, Van Gogh x Fruhling). Loin d’être en compétition les uns avec les autres, c’est avec un œil bienveillant que ces derniers guident leur plus jeune sœur dès qu’ils le peuvent. Toute la famille s’entraîne ensemble au Gestüt Erlenhof, à une trentaine de kilomètres au nord de Francfort, ce qui leur permet de s’entraider et de se conseiller. “Je travaille beaucoup sur des détails. Tout le monde donne son avis, ce qui fait que nous sommes bons dans ce que nous faisons”, précise Semmieke, réputée pour son perfectionnisme. Monter au quotidien avec ses parents ne lui pose aucun problème, au contraire. “Quand je suis à cheval, ce sont mes entraîneurs. Le soir au dîner, nous sommes une famille. Nous savons faire la distinction, même si nous parlons constamment des chevaux et de la manière de progresser”, avoue Semmieke. “En tant que mère, c’est plus simple pour moi d’entraîner mes enfants”, rajoute Gonnelien Rothenberger. “Je peux être honnête et leur dire quand ce n’est pas bien. Il faut être réaliste. C’est ce qui fait, en partie, que mes trois enfants ont atteint ce niveau. Nous nous connaissons tellement bien qu’ils me comprennent, même si chacun applique mes conseils différemment selon le cheval concerné.”

Assez rapidement, Semmieke se dirige vers le dressage, comme une évidence. “Je n’ai jamais été la plus courageuse; le saut d’obstacles et le complet n’ont jamais vraiment été faits pour moi”, confie-t-elle avec sincérité. “Même si j’adore regarder ces disciplines, j’ai déjà sauté des obstacles d’un mètre et cela me suffit amplement!” (Rires) La précision et l’élégance qui se dégagent du dressage ont conquis la jeune Allemande, qui “aime la façon dont deux créatures différentes, un cheval et un humain, doivent apprendre à communiquer et travailler ensemble sans parler le même langage. Il faut apprendre à ressentir ce que chacun veut, et le réaliser avec élégance. Cela m’a toujours fascinée.”

Semmieke ne ressent aucune pression à représenter à son tour les Rothenberger, avec les nombreux succès que ce nom de famille sous-entend. “Nous ne montons pas parce que nous portons ce nom de famille”, affirme la jeune femme. “Mais parce que nous rencontrons ce succès, notre nom de famille représente quelque chose de grand. Je me sens honorée de faire partie de cette famille.” Si elle prend cela avec tellement de philosophie, c’est que Semmieke envisage cette discipline, en apparence stricte, comme un jeu. “Quand on s’amuse en travaillant avec les chevaux, ils s’amusent également. C’est une opportunité particulière que de pouvoir s’asseoir sur des chevaux pour les entraîner et cela ne doit pas être pris pour acquis.” C’est avec simplicité qu’elle dévoile sa devise: “Aimer ce que l’on fait.” Cela lui a permis de se construire un palmarès impressionnant pour son âge.

Entre 2011 et 2019, Semmieke a participé à tous les championnats d’Europe Jeunes, évoluant des catégories Poneys à Jeunes Cavaliers. Au total, elle a remporté vingt-trois médailles, dont quinze en or. À l’évocation de ce palmarès, c’est avec modestie et justesse que l’athlète pointe le rôle de l’équipe qui l’entoure. “Je me sens toujours très reconnaissante quand je pense à tout cela, rendu possible grâce à des chevaux et poneys incroyables, mes parents, ainsi que des supers grooms et tous ceux qui travaillent aux écuries.” On pourrait croire que toutes ces breloques, “joliment accrochées à un endroit où je peux les voir et être fière de moi”, vous changent une femme. Au contraire, Semmieke a plus que jamais les pieds sur terre. “Dans ce sport, il est vraiment important de rester humble. Il faut continuer à apprendre et à travailler dur, tout en acceptant la critique. C’est essentiel pour continuer d’évoluer”, énonce la cavalière. Selon ses mots, elle n’échappe pas non plus à des moments de doutes, liés à une remise en question permanente et une quête de l’excellence, ni au recours à un préparateur mental lorsqu’elle était plus jeune. Elle s’est ainsi forgée une force mentale et une efficacité en piste qui impressionnent. Face à cette réussite, Semmieke a été récompensée en novembre 2019 du Longines FEI Rising Star Award, qui met en avant des athlètes entre quatorze et vingt et un ans. “C’était un grand honneur pour moi car Sönke l’a aussi remporté (en 2016, ndlr). Seuls les athlètes avec énormément de talent le gagnent, et ils sont des modèles pour le sport. C’était incroyable, et je me suis dit qu’il s’agissait d’un grand pas!”, réagit l’Allemande. 

Semmieke a fait sa première apparition internationale à poney en 2011. Son premier concours national remonte même à 2004, alors qu’elle n’avait que cinq ans! “Au début, Semmie admirait Sanneke et Sönke, mais trouvait que travailler avec les entraîneurs de l’équipe d’Allemagne mettait beaucoup de pression”, se souvient sa mère. “Elle a même plutôt voulu représenter les Pays-Bas, pensant que les gens y étaient plus gentils. J’ai ri et lui ai dit que non; si elle voulait évoluer au plus haut niveau, alors il fallait travailler dur, et peu importe le pays! Elle a commencé à s’entraîner avec un gentil poney de saut d’obstacles. Peu à peu, elle s’en est occupée de plus en plus. Il était blanc donc elle le lavait tous les jours! Elle s’exerçait pour les cérémonies de remise des prix, se tenant au milieu du manège en faisant semblant de serrer des mains. Elle faisait même un tour d’honneur! Ensuite, tout est allé très vite.”

 




Un palmarès déjà bien fourni pour son jeune âge

Domino Dancing (DRP, Derano Gold x Valentino) mais surtout Golden Girl (DRP, FS Don’t Worry x PRH Dancer) et Deinhard B (DRP, Dornik B x Golden Dancer), les poneys de la famille, ont été les maîtres d’école de Semmieke. Dès 2011, le talent de l’Allemande, précoce, explose au grand jour: “Avec Domino Dancing, que nous avions loué, elle a fini deuxième à Hagen avec environ 76 %”, raconte Gonnelien Rothenberger. “Elle a effectué un tellement bon travail qu’elle a pu prendre part au dernier concours de qualification pour les championnats d’Europe. Nous ne lui avions pas parlé de l’enjeu de cette compétition. Elle était jeune, et elle se donne toujours à 100%, peu importe le concours. Elle m’a demandé pourquoi il y avait si peu de monde à ce concours, car c’est vrai qu’ils n’étaient que dix en lice. J’ai répondu en riant que seulement les meilleurs cavaliers d’Allemagne étaient là! Elle est restée confiante. Finalement, elle a tellement bien monté qu’elle a été prise dans l’équipe. Elle était très heureuse, et savait parfaitement comment cela fonctionnait grâce à Sanneke et Sönke. Je pense que nous avons géré cela plutôt intelligemment.” Marietta Almasy, juge internationale française de niveau 4*, se souvient de l’une des Reprises Libres en Musique de Semmieke, en 2013 à Hagen: “Elle a réalisé une reprise d’une perfection extraordinaire avec Deinhard B. Cela n’aurait pas pu être mieux. J’ai noté sa reprise à plus de 83 %. Évidemment, elle a gagné devant tous les autres concurrents (avec une note de 83,917 %, ndlr), de loin!”

En plus de son talent, l’Allemande se caractérise par sa rigueur au travail, estimant pouvoir apprendre de chaque cavalier qu’elle rencontre. “Ma famille m’inspire au quotidien, mais je n’apprends pas que d’une seule personne. J’aime beaucoup regarder les cavaliers pendant les détentes”, dit-elle. Ce que sa mère confirme sans hésitation: “On n’est jamais trop vieux pour apprendre. Ce n’est pas parce qu’on a connu un peu de succès que l’on doit arrêter d’évoluer. Semmie a cette envie de s’entraîner parfois avec quelqu’un d’autre. Elle s’est notamment entraînée avec Cornelia Endres (chef des équipes allemandes de dressage Poneys de 1989 à 2020, ndlr).”

Le 28 février 2019, un incendie a détruit les écuries de la famille Rothenberger. Heureusement, de nombreux chevaux ont pu être sauvés grâce à Sanneke et Sönke, qui étaient sur place, tandis que Semmieke et ses parents étaient en concours en Belgique. Le bilan matériel est lourd et six chevaux ont péri. Plus d’un an et demi après, le traumatisme reste important pour la cavalière et sa famille. “Cela a été une tragédie pour nous tous, que nous garderons au fond de nous jusqu’à la fin de notre vie”, avoue la jeune femme. “Comment avons-nous réussi à reprendre notre vie? C’est une question difficile et chacun l’a fait de sa propre façon. J’ai trouvé beaucoup de force au contact de mes chevaux, notamment mes deux juments de l’époque (Geisha, DWB, Gribaldi x Heslegårds Weltmeister, qui est maintenant à la retraite, et Dissertation FRH, Han, Don Crusador x Glueckspilz, ndlr). Je me suis concentrée sur ce qu’il me restait, et non sur ce que j’avais perdu. Cela a été compliqué de voir les dégâts tous les jours car nous habitons sur place.”

Si les écuries ont été totalement reconstruites, tandis que l’herbe d’un grand pré et de paddocks pousse là où le feu a tout détruit, la famille n’oublie pas, et une pierre a été posée en mémoire des chevaux qui ont disparu dans l’incendie. Si tous les succès ont une saveur particulière et leur propre histoire, les trois médailles d’or ramenées de San Giovanni, ses derniers championnats d’Europe Jeunes Cavaliers aux rênes de Dissertation FRH, restera comme “une victoire pleine d’émotions. Je ne pensais pas que nous serions capables d’aller aux Européens. Il y a eu beaucoup de larmes et de terribles souvenirs. Mais Daisy l’a fait! J’étais heureuse qu’elle soit en vie, et j’ai pu sentir qu’elle me disait « Semmie, faisons-le ensemble ».”

Marietta Almasy, juge sur l’épreuve individuelle de ces Européens Jeunes Cavaliers, confie avec admiration: “Elle a réussi un très bon championnat. En note globale, nous lui avons donné 9 pour sa posture. Elle monte remarquablement bien et avec finesse. Elle est très douée et a pas mal d’expérience!”

La pause forcée des compétitions à la suite de la pandémie de Covid-19 a été mis à profit par la jeune cavalière pour évoluer vers le niveau supérieur, dédié aux cavaliers de moins de vingt-cinq ans. “Nous avons décidé de poursuivre l’entraînement et d’essayer de nouvelles choses. Finalement, les concours ont repris et mes chevaux ne sont pas encore totalement prêts pour ces épreuves car nous les travaillons seulement depuis quelques mois. Je suis très contente de notre évolution et j’espère que tout reviendra bientôt à la normale, et que nous pourrons concourir l’année prochaine. La période actuelle est compliquée mais, pour être honnête, que mes chevaux aillent en concours n’est pas le plus important pour moi. Je ne le fais pas pour gagner des médailles ou terminer première, mais pour la relation que je développe avec eux.” Bien évidemment, pour devenir encore meilleure, il lui reste de nombreux points techniques à peaufiner. Elle y travaille notamment grâce à des vidéos, qui lui permettent de visualiser ses erreurs. “Toutes les routes mènent à Rome, alors nous la laissons trouver sa voie”, témoigne sa mère et entraîneur. “Elle est talentueuse et écoute toujours ses montures. Parfois, je monte sur ses chevaux pour lui montrer ce qu’elle doit obtenir.”

Pour la réalisation de ce nouvel objectif, Semmieke s’appuie sur trois juments, propriétés de la famille, dont Dissertation FRH, sa jument de tête. Âgée de treize ans, elle accompagne sa cavalière depuis les Juniors. “Daisy (comme ils la surnomme affectueusement, ndlr) est fantastique. Elle met tout son cœur à l’effort et se donne à 120% pour moi. Elle essaie toujours de faire de son mieux, ce qui peut parfois la desservir car elle veut parfois trop en faire. Je ne vois pas cela comme un défaut, mais il est vrai que cela demande parfois plus de temps.” Depuis quelques mois, l’Allemande peut aussi compter sur Flanell (KWPN, Apache x Blue Hors Don Schufro), une jument de dix ans qu’elle continue de découvrir et sur laquelle elle ne tarit pas d’éloges. “Jusqu’à maintenant, je n’ai que du positif à dire à son sujet. C’est une vraie future superstar.” Enfin, Dante’s Queen (DSP, Dante Weltino x Bretton Woods), quatre ans, incarne la relève. “C’est toujours un bébé. Je pense que tous ses mouvements sont phénoménaux et elle se déplace comme une reine. Elle a un très bon caractère mais elle sait que c’est une diva! Jusqu’à maintenant, je ne lui connais aucun défaut. Nous verrons comment elle évolue”, déclare Semmieke.



Les Jeux olympiques, un rêve d’enfant

En parallèle, l’athlète étudie la psychologie à l’Université Johann Wolfgang Goethe de Francfort, où il lui reste deux semestres à effectuer avant d’être diplômée. Elle en profite également pour transmettre son expérience à quelques élèves. Une vie à cent à l’heure qui lui demande beaucoup d’organisation, mais qu’elle gère d’une main de maître. Elle reste néanmoins lucide sur les sacrifices qu’elle a dû consentir pour en arriver là. “J’ai dû passer moins de temps avec mes amis et je ne peux pas sortir aussi souvent qu’eux, mais je pense que cela vaut le coup. Je passe du temps avec les chevaux et c’est ce que j’ai toujours voulu. Cela ne m’a donc jamais posé de problème, et à mes amis proches non plus. Ils le comprennent et me soutiennent”, révèle-t-elle. Elle n’en reste pas moins une jeune femme de son âge qui “aime passer du temps avec ma famille, mon petit copain, mes amis… Mais aussi prendre du temps pour moi”. Active sur les réseaux sociaux, elle voit cela comme un hobby et une façon de partager sa progression. “Je reçois beaucoup de soutien. Je veux aussi montrer aux jeunes que le travail paye, et qu’un champion ne tombe pas du ciel. Il faut travailler dur et être passionné. C’est important que les gens le voient, et pas qu’ils aient l’impression que tout est parfait et simple.”

L’avenir semble se dessiner sereinement pour la cavalière, qui bénéficie d’installations et d’un encadrement cinq étoiles. Les Jeux olympiques de Tokyo l’été prochain devraient être l’apothéose de la saison pour les cavaliers. “Les JO sont un rêve depuis que je suis enfant”, confie Semmieke, qui reste cependant réaliste quant au fait de les disputer. “On ne sait jamais ce qui nous attend dans le futur, mais je serais vraiment très optimiste si je croyais pouvoir être sélectionnée pour Tokyo! (Rires) Les Jeux sont un objectif pour lequel j’ai envie de travailler. Quand Sönke était dans l’équipe à Rio, c’était déjà très spécial et c’est une ambiance que je veux vivre aussi. Et concourir dans la même équipe que lui serait le rêve ultime, mais j’ai encore un long chemin à parcourir !”

On imagine sans difficulté Semmieke pouvoir incarner la relève de la toujours performante multi-médaillée allemande Isabell Werth. “C’est une cavalière exceptionnelle et je pense que personne ne pourra réaliser ce qu’elle a accompli. Personne ne devrait avoir comme objectif d’être le successeur de quelqu’un. Je veux être moi-même et continuer à apprendre.” “Je lui souhaite de rester cette personne joyeuse qu’elle est déjà et de continuer à faire ce qu’elle aime”, ajoute sa mère avec douceur. “Aller aux écuries, apprécier monter ses chevaux en concours, mais aussi, surtout en cette période, être heureuse quand un jeune cheval réussit son premier changement de pied. Je suis heureuse de la voir s’épanouir comme cela.”

Lorsqu’on lui demande où elle se voit dans dix ans, Semmie répond simplement vouloir “continuer à m’amuser, rester passionnée par ce sport et les chevaux. Être au plus haut niveau et, peut-être, être en lice pour les Jeux olympiques !” Le rendez-vous est pris.

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX n°119 actuellement en kiosque.