Dans l’antichambre de l’élite, marchands et cavaliers mesurent leur confiance et leur inquiétude pour 2021

En ce début d’année 2021, dans tous les pans de la société, les cœurs balancent entre un optimisme mesuré, face à la sortie de crise sanitaire dont les campagnes de vaccination commencent à dessiner le chemin, certes fort lentement, et un pessimisme compréhensible, compte tenu du choc provoqué l’an passé par la pandémie de Covid-19, et ses répercussions économiques plus ou moins fortes selon les secteurs. Dans ce contexte, le monde du cheval a connu et connaît vraisemblablement encore des fortunes très diverses. Après les champions concernés par le très haut niveau, GRANDPRIX donne aujourd’hui la parole à des cavaliers et/ou marchands évoluant dans l’antichambre de cette élite mondiale.



“Nous n’avons jamais vendu autant de chevaux qu’en 2020”, Laurent Guillet

Laurent Guillet, cavalier et marchand établi à Lent, dans l’Ain: “Pour les concours, nous étions plutôt optimistes jusqu’à il y a peu mais on constate que certains pays commencent à se refermer… Pour autant, en France comme en Espagne, au Portugal et en Italie, il y a pas mal de dates programmées, y compris cet hiver, ce qui est positif. Pour la suite, on a vu que Longines Global Champions Tour (comme les circuits des Coupes des nations Longines, ndlr) entendait redémarrer, qu’il y aura une nouvelle série de concours (la Major League, ndlr) aux États-Unis ainsi que de nouveaux terrains. Tous ces signaux sont encourageants. Pour autant, nous allons rester attentifs à l’évolution de la situation sanitaire, en espérant que le vaccin produise ses effets. Nous savons bien que nous ne sommes pas à l’abri d’un nouveau confinement, mais cela ne nous a pas empêchés de travailler cet automne, même si je préfère naturellement les concours ouverts au public et aux cavaliers amateurs.

En dépit de cette crise sanitaire et de ses conséquences économiques, les gens avec lesquels je travaille et moi n’avons jamais vendu autant de chevaux qu’en 2020. Sincèrement, nous ne nous y attendions pas. La demande est restée forte, aussi bien après le premier confinement qu’en fin d’année, de la part des pros comme des amateurs. Nous avons vendu des chevaux d’âge mais aussi un très grand nombre de chevaux de quatre et trois ans, à l’amiable ou via l’agence Fences (dont Laurent Guillet est un associé actionnaire, ndlr), et à des prix tout à fait raisonnables. Et quand on voit qu’une poulinière (Gatoucha van’t Roosakker, ndlr) a été adjugée 570.000 euros fin décembre en Belgique, on se dit que les gens sont prêts à débourser de sommes folles pour des chevaux! Compte tenu de la crise sanitaire, certains imaginaient que les prix s’effondreraient, mais cela n’a pas été le cas, malgré l’absence de clients américains, par exemple. Seuls les chevaux moyens demeurent difficiles à vendre, mais les éleveurs et cavaliers formateurs travaillent de mieux en mieux pour éviter cela.

Cette année, je vais travailler avec un bon panel de chevaux et de bons cavaliers pour les valoriser, dont Nicolas Delmotte, Mégane Moissonnier et Romain Ozzola, qui s’occupent des plus jeunes (sans publier Laurent lui-même, ndlr). J’espère que Nicolas et Mégane auront accès à un maximum de beaux concours. Et je vais essayer de continuer à trouver de bons jeunes pour les former et faire en sorte de les vendre au meilleur moment, afin d’assurer l’avenir de l’écurie. D’une manière générale, je suis positif, alors je vais essayer de le rester.”



“Une année encore un peu en-deçà de la normale”, Marie Hécart

Marie He´cart

© Sportfot

Marie Hécart, cavalière de sport et de commerce se partageant entre Chamant, dans l’Oise, et Wellington, en Floride: “Cette année encore, je passe une bonne partie de l’hiver en Floride. Je fais cela depuis longtemps, ce qui permet de vivre du coaching et du commerce de chevaux. En général, j’essaie d’en amener deux à trois prêts à être vendus. Là, je n’ai pas pris de chevaux, car je suis enceinte (l’heureux événement est prévu pour le 18 avril, ndlr). Du coup, je vais me consacrer au coaching à fond jusqu’au 15 février, puis rentrer en France pour préparer mon accouchement. Je partage mes journées entre des séances de travail à domicile et de l’accompagnement en concours.

Pendant ce temps-là, à Chamant, mes deux cavaliers, dont mon bras doit, Mauricio Giommi (montant sous les couleurs du Venezuela, ndlr) s’occupent de tous les chevaux. J’en ai une bonne vingtaine, dont de très bons âgés de huit ans. Je compte notamment sur Nickel de la Roque (BWP, Elvis Ter Putte x Kannan), un petit fils de mon ancienne championne Myself de Brève (SF, Quidam de Revel x Grand Veneur). C’est un grand cheval tout noir, qui n’a physiquement rien en commun avec Myself, mais je l’adore et je crois beaucoup en lui. L’objectif est que Mauricio remette mes meilleurs chevaux en route en avril et que je puisse reprendre les concours en mai, réussir une bonne deuxième partie de saison en CSI 2* et 3*, et ainsi préparer mon petit de lot pour la Floride l’an prochain.

L’année 2020 a été plutôt bonne pour moi, parce que j’ai vendu de bons chevaux aux États-Unis, dont ma meilleure jument (Bohème de la Roque, ndlr). Cela m’a permis de travailler sereinement, de continuer le coaching et de bien préparer mes jeunes chevaux, à la maison et en concours. Si le premier trimestre n’avait pas été aussi favorable, j’aurais sûrement vécu une année bien plus difficile.

Je m’attends à une année 2021 encore un peu en-deçà de la normale, en termes de commerce et de concours, mais nous devrions aller vers une normalisation. Ce sera sûrement plus dur pour les cavaliers évoluant en CSI 5* que pour ceux qui concourent en 2* et 3*. Ici, en Floride, le commerce est dynamique cet hiver. Beaucoup de cavaliers recherchent de bons chevaux, d’autant qu’ils n’ont pas pu se rendre en Europe l’an passé. L’ouverture du Word Equestrian Center (à Ocala, à quatre cents kilomètres au nord-ouest de Wellington, ndlr) devrait également ouvrir de nouvelles opportunités de développement. En attendant, j’espère que la naissance de ma fille va bien se passer. Et nous cherchons aussi une maison ici, à Wellington, pour être mieux installés en hiver.”



“Je suis pessimiste, mais j’investis en me projetant à plus long terme”, Max Thirouin

Depuis quelques jours, Max Thirouin (à droite) est provisoirement installé chez Philippe Rozier.

© Sportfot

Max Thirouin, cavalier de sport et de commerce établi à Valence-en-Brie, en Seine-et-Marne: “Mon année commence par un court déménagement. Pendant trois à quatre mois, le temps de faire reconstruire mes écuries, je suis installé chez Philippe Rozier, à Bois-le-Roi. Ma commune a été sinistrée par la sécheresse, ce qui a donné lieu à la reconnaissance d’un état de catastrophe naturelle. Chez moi, les bâtiments se sont fissurés et les murs se sont écartés, ce qui commençait à devenir dangereux. Je me sens très bien au haras des Grands Champs et cette reprise est un vrai bonheur, d’autant que j’ai de nouveaux très bons chevaux. J’en ai notamment trois âgés de sept ans, dont Acsima Tophorse (Z, Asca Z x Andiamo) et Évidence de Lessac (SF, Surcouf de Revel x Bright Silver, PS), mais aussi un de six ans, un de cinq ans et un de quatre ans. Et je dois aller en essayer d’autres qui ont déjà obtenu de bons résultats.

La saison passée n’a heureusement pas été trop difficile pour moi parce que j’avais vendu Jewel de Kwakenbeek (BWP, Cicero Z x Quidam de Revel) fin 2019 (à la jeune Américaine Natalie Dean, sixième avec lui du Grand Prix CSI 3*-W d’Ocala en mars dernier, ndlr). J’étais très triste de le voir partir et j’ai eu peur d’avoir commis une bêtise sur le plan sportif, mais la tournure des événements m’a donné raison. À vrai dire, cette année encore, je suis assez pessimiste quant au calendrier de grands concours, car nous sommes encore loin d’être sortis de la pandémie. Or, c’est à ces beaux concours que je destine ma jument de tête, Utopie Villelongue (SF, Mylord Carthago x Calypso d’Herbiers), qui est en pleine forme (le couple a récemment gagné le Grand National du Mans et un Grand Prix CSI 2* à Lierre, ndlr). J’espère que nous pourrons reprendre aussi vite et bien que possible, et briller en CSI 5* (le couple avait remporté le Grand Prix CSI 4* de Rouen fin 2019, ndlr), à Dinard ou Chantilly par exemple, mais je ne tire pas trop de plans sur la comète. Ma crainte est que les investisseurs s’essoufflent faute de grand sport. Pour le moment, nous pouvons disputer des CSI 2* et 3* à huis clos, mais cela ne durera pas toujours. Je crains aussi que les Jeux olympiques de Tokyo soient annulés… Tout en restant conscient que je suis privilégié par rapport aux restaurateurs, hôteliers et autres, je suis pessimiste, mais j’investis en me projetant à plus long terme. À ce titre, depuis mon opération d’une hernie inguinale, en juin dernier, je me sens dans une forme physique olympique.”

“Je ne suis pas inquiet, mais je vais rester prudent”, Benjamin Ghelfi

© PSV Morel/Fences

Benjamin Ghelfi, marchand et cavalier établi à Saint-Benoît-d’Hébertot, dans le Calvados: “Mis à part les incertitudes concernant la tenue des concours, notamment dans le sud de l’Europe, tout va bien. La demande a été forte l’an passé et elle semble très bien se maintenir. Les cavaliers, pros comme amateurs, se sont équipés, notamment de jeunes chevaux, en se disant qu’ils profiteraient de cette période moins riche en concours pour les former. Vu les circonstances, ce fut franchement une très bonne année, aussi bien pour Jump Alliance (la structure au sein de laquelle Benjamin est associé à François-Xavier Boudant et Rudy Cock, ndlr) que pour l’agence Fences (que Benjamin préside depuis an), dont les ventes Élite comme les ventes sur internet ont rencontré un grand succès. Nos chiffres ont été supérieurs à ceux de 2019. L’un de nos critères de réussite est la proportion de chevaux réellement vendus. L’an passé, elle s’est systématiquement établie entre 80 et 100%.

Pour autant, ce schéma ne pourra sûrement pas se reproduire indéfiniment, donc la reprise de la compétition, à tous les niveaux, me semble fondamentale. À court et moyen terme, je ne suis pas inquiet, mais je vais rester prudent. En effet, les acteurs économiques, toutes filières confondues, n’ont pas encore forcément mesuré tous les effets de la crise et pourraient être amenés, le cas échéant, à reporter des investissements non essentiels comme peut l’être l’achat d’un cheval. C’est particulièrement vrai pour les clients de niveau intermédiaire, dépensant habituellement 15 à 40.000 euros pour une telle acquisition. Au haras du Barquet, ces deux dernières années, nous avons agrandi notre manège, refait tous nos sols et enrobé notre voirie, ce qui représente 500.000 euros d’investissements supplémentaires par rapport aux 2 millions d’il y a cinq ans, alors j’espère que l’activité restera soutenue.

En 2021, pour Fences, la principale nouveauté, qui nous tient très à cœur, est la vente Élite physique de performeurs que nous allons organiser dans le cadre du Longines Deauville Classic et de la Normandie Equestrian Week. Nous espérons aussi pouvoir vivre une vente Élite normale pendant la Grande Semaine de Fontainebleau. Sur le web, je pense que nous allons essayer de continuer à progresser en termes de qualité de service, tout en conservant une vingtaine d’événements en tout et notre clientèle fidèle.”