François Saint-André, pour le complet son cœur galope
Speaker officiel du Mondial du Lion depuis sa création, François Saint-André aura passé quarante ans derrière son micro à égrener les classements et souhaiter aux couples sur le départ une “bonne route”. Après l’annonce surprise de son passage de témoin l’an passé, 2026 était sa première édition loin du “bocal”, cette petite cahute depuis laquelle il invitait le public tantôt à s’enthousiasmer, tantôt à rester calme. Le Lion, c’est “un des plus beaux cadeaux de sa vie”, aux dires du principal intéressé.
Sa voix traverse tout le parc de l’Isle-Briand, effleure la Mayenne, inonde l’hippodrome et passe l’Oudon. L’entendre depuis votre place de parking, c’est la promesse d’être arrivé à bon port. Une voix qui rassure, qui confirme que le terrain approche, qu’on n’est pas loin d’assister à du grand spectacle. Une voix qui inquiète parfois aussi. Celle qui fait basculer l’après-midi dans une autre dimension à l’annonce d’un refus ou d’un couple qui n’est pas “rentré à l’heure”. Le “crack pilote” qui “va toujours vite et va toujours bien”, c’est lui. Lui dont les annonces les plus redoutées commencent souvent par “On nous signale…”.
Lui, c’est François Saint-André, et sa voix, celle du Lion. Indissociable de ce rendez-vous des jeunes chevaux de concours complet, l’Angevin était de la première édition. Plus de quatre décennies à commenter l’émergence au plus haut niveau des meilleurs athlètes en devenir. Tantôt la larme à l’œil, tantôt le sourire jusqu’aux oreilles, François Saint-André est forcément un homme sensible lorsqu’il met le pied sur le terrain du Lion d’Angers pour la première fois sans micro. Un retour sur un site qu’il chéri. “Plus les années passaient, plus j’étais heureux”, affirme-t-il sans détour.
La passion comme moteur
Avant l’ère numérique, François Saint-André a écrit sa propre Bible. Des milliers de fiches Bristol pour chacun des cavaliers de la planète avec tout un tas d’infos sur les chevaux et leur partenaire. Des nuits entières “à préparer la fiche d’un cavalier à peine connu. Tu t’es tapé six cents bornes pour rentrer de Dijon. Et puis, au lieu d’aller dormir, tu mets tes fiches à jour”. Une tâche que seul l’homme passionné tolère mais qui le rend petit à petit éligible au commentaire: “Il n’y a pas d’école pour les speakers. Un speaker, c’est quelqu’un qui connaît la discipline”. Le décor est planté.
Cavalier émérite, c’est cet attachement au concours complet qui l’a poussé à prendre le micro à peine les bottes rangées à l’écurie. Cela en a fait un candidat naturel au moment où le Lion a vu le jour. De débat, il n’y a pas eu à l’heure de lui confier le micro. Alain James, chargé d’organiser la première édition, n’a pas hésité une seconde au moment de choisir le premier commentateur de ce qui était encore un CCI, avant de devenir le mondial des jeunes chevaux de six et sept ans.
Car si François Saint-André est irrémédiablement lié au Mondial, ses compétences ont largement traversé les frontières de l’Anjou. Au micro de nombreux concours en France, de Pau à Vittel en passant par Maisons-Laffitte, sa voix a porté jusque chez nos voisins transalpins à l’occasion des championnats du monde organisés à Pratoni del Vivaro, en 1998. Mieux encore, sur invitation du patron, il était aux commentaires des championnats d’Europe de Burghley, l’année précédente. On l’a même entendu sur les antennes de France Télévisions lors de Jeux olympiques (JO) de Barcelone en 1992 remplaçant au pied levé un consultant porté pâle. Arrivé en cabine sans la moindre note, il bluffe son monde et surprend plus d’un téléspectateur avec sa verve. Et comment ne pas évoquer Saumur, où il a cumulé pendant deux décennies les concours derrière son micro avec le poste de directeur des affaires équestres pour la ville?
“On est derrière le micro comme on est dans la vie”, François Saint-André
Pour captiver son auditoire, François Saint-André a sa méthode: “On est derrière le micro comme on est dans la vie. Il faut être vrai pour transmettre une émotion. Ensuite, il ne faut pas dire les mêmes mots tout le temps. Sur un parcours, je suis capable de parler quatre ou cinq fois des performances, des chevaux, du cavalier, sans jamais dire la même chose.” À cela il ajoute: “ne pas parler trop vite et avoir dans un petit coin de ta tête, le petit mot, la petite phrase que tu vas glisser”. Dernière règle d’or: “toujours dire des choses valorisantes à l’égard du cavalier, y compris celui qui est mal classé parce qu’il vient d’une nation qui n’est pas favorisée, parce qu’il vient d’un pays où le complet n’est pas pratiqué”. À vous de jouer.
L’autre secret du speaker angevin, c’est Jo’ell Stafford, son double au féminin, qui le livre: “Un des secrets du succès de François, c’est que quelle que soit la personne dont il parle, que ce soit la propriétaire, le sponsor ou le bénévole, il a le don de faire sentir à ces gens-là qu’ils sont importants”.
Et la prononciation des noms exotiques dans tout ça? “Je m’entraînais toute la semaine qui précède! Les Russes, par exemple, je me faisais des antisèches et pendant des jours, je disais Yury Necheporenko en boucle jusqu’à tenir la bonne prononciation (rires). Souvent, je décompose le prénom du nom. Si tu dis Yuri Necheporenko, tu peux te planter. Si tu dis Yuri, tu respires, Necheporenko, ça passe mieux.” Voilà pour le cour magistral. Et le sport dans tout ça?
Le public et l’organisation, les clés de la réussite du Lion
© Pauline Chevalier
Devenu un incontournable du calendrier de complet, le Mondial du Lion est aussi un événement d’une rare popularité en France. Une réussite totale que François Saint-André analyse de la sorte: “Le premier élément déclencheur, c’est Mark Todd, le crack néo-zélandais. Il l’a emporté coup sur coup, ici, au Lion, avec le même cheval, Pedro The Cruel, en 1987 et 1988. Il était tout juste double champion olympique en 1988! On ne reverra jamais ça, un double champion olympique qui rentre des Jeux et qui prend son jeune cheval et vient au Lion d’Angers… Et qui gagne! À partir de là, le Lion a pris une nouvelle dimension. Pour moi, c’est vraiment le point de bascule.”
Plus que les cavaliers ou leur monture, c’est aussi le public qui se déplace chaque année par milliers qui rend l’atmosphère si belle. “Au début, quand il y avait 5 500 visiteurs, ils étaient seulement vingt par obstacle à applaudir. Aujourd’hui, on les entend depuis la descente sur l’hippodrome, jusqu’à ce qu’ils passent le l’arche d’arrivée, ça change tout!”, selon François Saint-André.
N’oublions pas la qualité des infrastructures et de l’organisation qui participent à rendre ce concours unique. Le Mondial a grandi avec sa discipline, toujours plus professionnelle, réclamant davantage de technicité et respectueuse de l’animal. C’est aussi un rendez-vous qui a “réhaussé la valeur de l’élevage français” en mettant à l’honneur nos jeunes chevaux. “La grande majorité des meilleurs chevaux de complet sont passés ici.”
Bien qu’il ait déposé son micro l’année dernière, François Saint-André n’a pas l’ombre d’un doute quant à l’avenir de cet événement. “Les organisateurs (dont Véronique Goukassow, la présidente, et Sophie Cellier, la directrice, ndlr) actuels font un travail formidable pour que le Mondial perdure et ne cesse de s’améliorer”, dit-il confiant. “C’est vraiment devenu l’un des plus beaux concours au monde, tant pour l’organisation que la qualité des infrastructures et du public. C’est un concours qui a évolué avec son sport.” Toutefois, on dit que François Saint-André a bercé des générations de spectateurs, mais c’est en réalité un duo qui en a envoûté plus d’un!
Une paire magique avec Jo’ell
Elle est son égale au féminin. Lui en français, elle en anglais. À eux deux, ils font la paire. Elle le surnomme affectueusement “mouse”, la souris en anglais, et leur complicité transpire au micro comme dans la vie. Ensemble, ils ont passé plus de vingt ans côte à côte dans ce qu’ils appellent “le bocal”, à savoir cette petite cabane qui fait office de poste de commentateur. Et lorsqu’on demande à Jo’ell Stafford de qualifier leur relation, elle répond du tac au tac: “Magique !”
“On est un vieux couple couple d’amis”, reprend-elle avec son accent made in USA et les fautes qu’on préfère ne pas gommer. Un simple regard, un petit coup de coude, une intonation, la nationalité du cavalier: des petites indications suffisantes pour savoir qui prend la main. “Une complicité qui ne réclame pas des mots” pour Jo’ell. Et pour éviter de voir son rôle réduit à la portion congrue avec un binôme aussi loquace, l’américaine a sa méthode: “miroir, miroir. Il faut être à peu près aussi bavard!”
Le duo a accompagné l’évolution du Mondial du Lion; il a grandi avec lui et a contribué, à son échelle, à en faire un rendez-vous unique. Une réussite que Jo’ell tente d’expliquer ainsi: “Je pense que François est aussi fou et passionné que moi. Notre but a toujours été de faire vivre des émotions aux gens et essayer de leur expliquer des choses pour qu’ils voient ça d’un œil différent, comme s’ils étaient dans les coulisses.”
François Saint-André, qui n’a pas raté une miette de notre entretien avec Jo’ell, résume leur relation ainsi: “Ce qui nous lie, c’est la passion, le respect et l’amitié. Tu mets ça et tu es sûr d’avoir une bonne mayonnaise. La fidélité et l’amitié sont des valeurs avec lesquelles je ne transige pas.”
“En tant que speaker, tu ne peux que l’aimer”, Paul Leclerc
Paul Leclerc, qui fait désormais équipe avec Jean-Baptiste André et l’éternelle Jo’ell Stafford aux commentaires, l’affirme sans tergiverser: “C’est un immense honneur de succéder à François. Quand j’ai commencé à venir au Mondial, c’est lui qui était au micro. Son phrasé envoûtant, sa rythmique et son ton ont bercé mes plus jeunes années. C’est un repère pour les habitués du Lion. En tant que speaker, tu ne peux que l’aimer.” D’ailleurs, l’an passé, à l’annonce de son départ, François Saint-André a été très surpris. “J’ai reçu des centaines de messages de gens que je ne connaissais pas. Avec le recul, ma petite fierté c’est peut-être d’avoir contribué à faire venir des gens au Lion. C’est ma petite pierre à l’édifice.”
Son successeur tient aussi à rappeler à quel point la place qu’il parvient à accorder aux sponsors est d’une importance capitale: “Pour les partenaires, c’est génial. C’est un mec qui parlait de chaque partenaire à chaque obstacle. Les partenaires savaient que François allait parler de leur entreprise. En plus d’être une voix, il était, je pense, un vrai atout pour l’ambiance et la réussite du Mondial.”
Si être son clone lui semble trop risqué, Paul Leclerc lui piquerait bien quelques astuces. “Il parle beaucoup, mais il ne parle pas pour rien dire. Il sait mettre l’intensité quand il faut, et se mettre un peu en retrait quand c’est nécessaire. François Saint-André avait sa méthode, qui était géniale. Je ne vais pas le copier parce que, forcément, je ferais moins bien. En revanche, j’aimerais lui emprunter sa dextérité, sa précision et sa rigueur.”
Désormais chargé de recevoir les partenaires durant les quatre jours de compétition, François Saint-André reste une figure du Mondial. Loin de la lumière, mais toujours bien présent. “Cette année je suis invité, un simple invité”, dit-il avec l’humilité qui le caractérise. Un invité pas comme les autres, quoi qu’il en dise.

