“La conclusion du scénario est impossible à prédire”, Maxime Livio
Au terme d’un cross qui s’est avéré à la hauteur de championnats du monde, Maxime Livio a livré des éléments d’analyse ô combien pertinents hier soir à Aix-la-Chapelle. L’ancien sociétaire de l’équipe de France de concours complet, présent en Allemagne en tant qu’entraîneur et sélectionneur des cavaliers thaïlandais, n’a rien manqué de ces six heures et demie de grand sport. Il évoque ici le parcours, les performances françaises, le championnat par équipes et la lutte pour les médailles individuelles parmi d’autres ressentis et considérations techniques.
Le parcours
“Nous vivons un vrai championnat à suspense depuis jeudi. Au terme de cette journée, on peut féliciter le chef de piste (l’Italien Giuseppe della Chiesa, ndlr), qui a travaillé très intelligemment. Mon seul bémol concerne la construction des options lentes, avec des lettres et autres, qui s’est avérée compliquée à comprendre pour tout le monde. Ces options étaient utiles et bien pensées, parce qu’il s’agissait de vraies options longues, qui ont fait perdre du temps à ceux qui les ont empruntées. L’ensemble aurait simplement pu gagner un peu en clarté. C’était un vrai parcours de cavaliers: si l’on montait bien, c’était très clair pour les chevaux. Même coffin (placé en 8, ndlr), qui paraissait sévère, s’est très bien sauté, à part pour un ou deux couples qui ne l’ont pas très bien abordé. Les cavaliers ont été sanctionnés de toute faute d’équitation ou presque, mais pas les chevaux. Et puis il y a quand même eu six “maxi”, plus neuf couples rentrés à moins de cinq secondes du temps idéal.”
La France
“La France n’a pas vécu une journée de tout repos, compte tenu de l’élimination précoce de Benjamin (Massié, avec Figaro Fonroy, ndlr). Comme toujours, quand on passe au début, on a peu d’infos. Benjamin a été désigné ouvreur parce que c’est un cavalier très froid et expérimenté, tout comme son cheval. Les couples qui sautaient très bien le coffin ont parfois rencontré des difficultés sur le triple brush. C’est pourquoi, pendant un moment, on a vu des dérobades après de très bons passages de coffin. Le saut était très gros, panoramique. Je pense que les chevaux avaient gardé le trou un peu en tête et n’osaient pas se jeter dedans. Julia (Krajewski, ndlr) et Michi (Michael Jung), ont d’ailleurs pris l’option longue à cet endroit. Ensuite, l’info est passée, et les fautes ont été plus rares. C’est toujours un petit peu le risque quand on part au début. En tout cas, on ne peut pas dire que Benjamin ait commis une grosse faute. Sa chute a été presque anecdotique: en voulant se dépêcher d’aller prendre l’option, il a glissé.
Pour Nicolas Touzaint, en fin de journée, je ne sais pas quelle a été la consigne, mais, pour avoir souvent occupé cette place-là, je sais qu’on nous demande souvent d’assurer le sans-faute et de prendre le moins de temps possible. Nico est finalement rentré avec vingt-six secondes de temps dépassé. Diabolo Menthe n’était-il pas capable de faire mieux aujourd’hui? Nico, qui a toute l’expérience de ces grands rendez-vous, a peut-être senti qu’il fallait aussi protéger un peu. Concernant leur faute sur l’obstacle frangible (le 24c, ndlr), j’ai l’impression que cela a tendance à survenir quand on n’est pas à 100% à l’attaque. C’est forcément décevant, d’autant qu’elle a fait rétrograder la France à la sixième place.
Quant à Alexis (Goury, avec Je’vall, ndlr), Gaspard (Maksud, avec Zaragoza, ndlr) et Astier (Nicolas, évoluant en individuel sur Alertamalib’Or, ndlr), ils ont fait ce qu’ils savaient faire. Astier a montré une totale confiance en son cheval, qui a très bien sauté. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas vu aussi gaillard. Courir en individuel avec ce cheval-là est aussi une belle opportunité pour Astier, qui a pu jouer sa partition sans trop de pression et a réussi un super parcours. Je lui souhaite de bien finir demain. Alexis a aussi réussi un super truc, d’autant qu’il ne pouvait pas jouer à 100% sur un tel parcours et n’avait pas le droit à l’erreur. Je trouve qu’il a trouvé un très bon dosage dans son équitation, parce qu’il a demandé tout en sécurisant tout. Quant à Gaspard, j’avais évoqué ce cross avec lui. Avant même la chute de Benjamin, il avait décidé de prendre l’option dans le coffin. Il a joué avec les qualités de Zaragoza, une fusée capable de galoper comme ça pendant quinze minutes si on le lui demandait. C’était très intelligemment calculé. Il faut juste avoir des chevaux capables de bien récupérer, parce qu’elle a consenti plus d’efforts que les autres, mais je pense vraiment qu’elle a du métier et de la ressource. On verra bien comment elle sautera demain.”
Un championnat par équipes qui reste ouvert
“La France a rétrogradé de la troisième à la sixième place, mais elle ne pointe qu’à douze points du podium, ce qui n’est pas tant sur trois parcours (Diabolo Menthe n’ayant pas été présenté à la seconde inspection vétérinaire ce matin, la France n’a finalement plus d’équipe, ndlr). La Grande-Bretagne a conservé la tête de cette compétition par équipes, mais comme la France et plusieurs autres nations, elle ne compte plus que trois cavaliers, donc tous ses scores vont compter. Ce que j’ai bien aimé, c’est que tout s’est un peu joué avec les quatrièmes équipiers. On a alors bien vu les équipes qui voulaient réunir une perf’, en prenant des risques, et celles qui voulaient limiter la casse. Maintenant, je pense vraiment qu’il faut mordre dans ces parcours. Les médailles, il faut aller les chercher et plus attendre qu’elles arrivent.
Il serait désolant que la seconde inspection vétérinaire des chevaux ait une trop grande incidence sportive, mais cela fait partie du jeu. Aujourd’hui, le cross était exigeant. Le terrain a été bien travaillé, mais il était quand même très léger, avec beaucoup de courbes. Tout cela implique des appuis difficiles. De plus, le cardio de beaucoup de chevaux a été très sollicité, et il y avait pas mal de réceptions dans le dévers et des sauts panoramiques qui auront forcément des conséquences sur les performances de certains chevaux à l’hippique. Parmi ceux qui seront admis à finir cette épreuve, certains ne vont pas très bien sauter.
Tout est possible, comme on l’a vu aujourd’hui. L’Allemagne et la Grande-Bretagne sont restées devant, mais avec des sursis. Et dans toutes les autres nations, il y a de bons pilotes et de bons chevaux, mais aussi de moins bons pilotes et de moins bons chevaux. La conclusion du scénario est impossible à prédire. Dans ces moments-là, il faut vraiment se concentrer sur soi et ne pas regarder ce qui se passe ailleurs. Si l’on réussit un sans-faute, on a des chances de remonter. Mais quand on commence à regarder les scores des autres, cela rajoute une mauvaise pression. Le sans-faute doit résulter d’une bonne reconnaissance, d’une bonne détente et d’un bon parcours.
Des Suisses conquérants et des Thaïlandais en constant progrès
“Les Suisses brillent en championnats depuis trois ou quatre ans. Ils n’ont pas beaucoup de cavaliers, ni encore assez de chevaux, mais ils les protègent bien. Ce sont des cavaliers très bien organisés, qui cherchent de bons chevaux à faire acheter à leurs sponsors, et que se montrent exigeants. Une fois qu’un bon cheval arrive à maturité, l’encadrement de l’équipe, qu’il s’agisse d’Andrew Nicholson pour le cross et la gestion, de Markus Fuchs pour l’hippique ou de leurs dresseurs, leur fait profiter de son expérience. C’est un staff digne du Real Madrid, dont le travail paie.
Côté thaïlandais, je suis vraiment content du parcours de Nat (Korntawat Samran, qui n’a concédé qu’1,2 point au cross sur B.Grimm Carouzo Bois Marotin, ancienne monture de Maxime Livio, ndlr). C’est ce que nous espérions de ce couple. Carouzo a beaucoup de métier. Nat, certaines personnes le découvrent encore, mais beaucoup d’autres connaissent son talent. le plus dur reste de l’exprimer dans ces moments de pression. Là, il a fait mieux que ça. Je pense qu’il a réussi l’un des cinq plus beaux parcours de la journée en termes de manière, de facilité et de confiance en son cheval… Nat a pris beaucoup de métier. C’est pourquoi nous avions décidé de lui confier ce cheval. Carouzo est difficile au dressage, mais ils commencent à se connaître. Et aujourd’hui, c’était vraiment chouette. Je suis très content.
Concernant Weerapat Pitakanonda (éliminé en milieu de tour avec B.Grimm Chateau de Versailles M2S, ndlr), Je m’en veux un peu. Comme le couple s’était classé au CCI 4*-L de Chaumont-en-Vexin et au CCIO 4*-S de Strzegom, le cavalier était confiant, et j’ai voulu être un peu trop raisonnable et modeste avec lui. Il a vraiment suivi la consigne, mais il a monté un tout petit peu en-dessous de ses standards. Ces parcours, je le redis, il faut les attaquer. La prochaine fois, je préférerais une dérobade parce qu’il attaque plutôt qu’un refus bête sur le plus petit obstacle du parcours par excès de prudence. En tout, le couple était à sa place ici.”
Un podium individuel déjà scellé?
“Non, à ce stade, tout peut encore arriver. Il est très difficile de sauter un parcours tel qu’on en rencontre en complet dans un tel stade, parce qu’il y a peu de courbes, un chrono toujours serré, de grandes lignes droites obligeant quand même galoper pour respecter le chronomètre, et il faut trouver le moyen de rééquilibrer son cheval. Pour les chevaux de saut d’obstacles pur, je ne dis pas qu’il est facile de sauter des parcours à 1,60m, mais ils se portent davantage que ceux de complet… que les cavaliers ont bien ouverts aujourd’hui. Demain, aucun des trois premiers n’est à l’abri d’une faute. Je pense que London 52 (23,6, troisième avec la Britannique Laura Collett, ndlr) est celui qui a le plus de potentiel à l’hippique. Maintenant, Lordships Graffalo (23,4, deuxième avec l’Anglaise Rosalind Canter, ndlr) a maintes fois prouvé qu’il pouvait réussir des sans-faute. Et Chipmunk a le meilleur pilote du monde, Michael Jung, sur le dos et se montre vraiment de plus en plus sérieux sur ce test. La pression va jouer un rôle importante, notamment pour Michi, qui va rentrer dans ce stade rempli de quarante mille Allemands voulant le voir gagner. C’est un cran de pression en plus. Ensuite, il y a un lot de la quatrième à la vingtième place qui se tient en sept points, donc ce sera très ouvert.”
Des chevaux d’âge en forme
“Les chevaux âgés ont toute l’expérience, et cela ne les rend que meilleurs. Ils savent même gérer leurs petits défauts physiques, canaliser leur énergie, etc. Je suis sûr que London et Chipmunk ont attendu sagement leur moment, avant de se réveiller. De mon côté, ceux que j’ai montés jusqu’à tard à haut niveau se mettaient dans un état de repos jusqu’au moment d’y aller.
Il y aura sûrement un turnover à haut niveau en vue des JO de Los Angeles 2028, parce que London, Chipmunk et d’autres ne seront plus là. Cela va être assez intéressant à observer. Ici, on ne voit pas encore pointer de nouveaux très bons chevaux de dix ou onze ans capables de dresser pas loin des 80%, d’aller vite au cross et de rester sans faute au saut d’obstacles… Celui de Julia Krajewski (Ülzener’s Nickel, âgé de douze ans, ndlr) est un crack, mais il n’est pas assez rapide au cross. Cela fait longtemps qu’on le sait. Aujourd’hui, il n’y avait rien à reprocher à Julia concernant leurs trente-quatre secondes de temps dépassé.”
Des conditions météorologiques qui interrogent
“Je pense qu’il y a une réflexion globale à mener de la part de la Fédération équestre internationale quant à la programmation de championnats à cette période de l’année. Les sols sont super, mais on a dû énormément les travailler et les arroser. Cela donne-t-il l’image qu’on voudrait de notre sport? Est-il raisonnable de faire voyager et concourir des chevaux quand il fait aussi chaud? Tant que la FEI ne changera pas cela, les cavaliers visant ces championnats s’ajusteront au mieux.”
Passion Aix-la-Chapelle
“Aix-la-Chapelle est un rendez-vous incontournable, avec ou sans championnat du monde au programme. Tout est organisé d’une manière incroyable. Il y a un public de vrais connaisseurs, ce qui est très agréable en tant que cavalier. Les spectateurs savent ce qu’ils regardent et vivent le sport à fond. L’ambiance sur le cross était digne des plus grands championnats. Oui, il y a des terrains plus propices au cross, mais c’était chouette. Hier et avant-hier, le dressage s’est déroulé dans le troisième stade du site, qui s’est avéré être l’un des plus beaux qu’on ait jamais vus en complet. Tout le monde est euphorique. C’est un endroit magique. Le fait que les disciplines se mélangent me semble très positif. J’aimerais qu’il y ait de plus en plus de concours comme celui-ci, même à un rythme annuel. Cela permet de regrouper toute la communauté équestre, de faire se rencontrer les propriétaires d’une discipline avec les cavaliers d’une autre, et que les athlètes échangent des techniques. C’est vraiment un truc auquel je crois beaucoup et que je continuerai à prôner. Pour tout cela, Aix-la-Chapelle est inégalable.”
Notre compte-rendu du cross
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Le parcours de cross
Notre compte-rendu du test de dressage
L’analyse de Thibaut Vallette

