“L’assiette des meilleurs, la première leçon d’Aix-la-Chapelle”, Éric Louradour

Retrouvez la dernière chronique d'Éric Louradour, inspirée des championnats du monde d’Aix-la-Chapelle.



À Aix-la-Chapelle, les meilleurs cavaliers du monde nous offrent en ce moment une formidable leçon d’équitation. Regardez les parcours de Julien Épaillard, Harrie Smolders, Steve Guerdat, Daniel Deusser, Henrik von Eckermann ou Richard Vogel. Ils ont tous un style différent, mais observez leur bassin: on retrouve chez eux une même qualité essentielle: une assiette légère, mobile et disponible.

Mais qu’est-ce qu’une bonne assiette? C’est la capacité du cavalier à rester en équilibre avec son cheval et à utiliser son bassin et son poids pour activer, accompagner ou rééquilibrer, sans avoir besoin de tenir avec ses mains ou de serrer avec ses jambes. Une bonne assiette n’est donc pas une position figée. C’est une assiette capable de changer sans perturber le cheval.

Observez Julien Épaillard (en vidéo à la fin de cet article). Regardez-le d’abord loin de l’obstacle. Lorsqu’il souhaite créer du rythme et de l’énergie, observez comme son bassin peut devenir actif. Son corps accompagne le galop et participe à son impulsion. Puis regardez ce qui se passe dans la zone d’abord: le bassin devient plus neutre. Le cavalier continue d’accompagner son cheval, mais il lui laisse davantage d’espace pour organiser ses dernières foulées, regarder son obstacle et préparer son saut. On pourrait l’expliquer très simplement: “Loin de l’obstacle, je crée l’énergie. Près de l’obstacle, je laisse mon cheval l’utiliser.”



Trois articulations, trois ressorts

Regardez maintenant autre chose: la hanche, le genou et la cheville. Ces trois articulations fonctionnent comme des ressorts. L’angle coxo-fémoral, l’angle du genou et celui de la cheville peuvent continuellement s’ouvrir et se fermer afin que le cavalier reste en équilibre et proche de son cheval. C’est particulièrement visible au moment du saut. Le cheval monte vers le cavalier et le cavalier accepte cette montée en fermant ses angles. Son bassin et son corps peuvent ainsi se rapprocher du cheval sans tomber sur son encolure et sans peser sur son dos.

C’est une différence essentielle: le bon cavalier ne se jette pas vers son cheval; ferme ses angles pour rester avec lui lorsque le cheval monte vers lui; puis, à la réception, les angles se rouvrent progressivement. 

existe une image très simple pour comprendre ce que font les meilleurs cavaliers lorsqu’ils montent en équilibre: imaginez la lettre T. La barre verticale du T représente les jambes qui descendent jusqu’aux pieds et aux étriers. Et les pieds deviennent le point autour duquel le cavalier organise son équilibre. La barre horizontale du T représente la répartition du corps autour de ce point : d’un côté, les fesses peuvent reculer; de l’autre, le haut du corps vient légèrement vers l’avant grâce à la fermeture de l’angle de la hanche. Le cavalier ne tombe donc ni en avant, ni en arrière. Il reste centré sur ses pieds. C’est très intéressant à observer chez certains grands cavaliers. Leur bassin peut sembler très reculé et pourtant ils ne sont absolument pas en arrière de leur cheval. Pourquoi? Parce qu’ils ont réparti leur corps de part et d’autre de leurs appuis. Les jambes descendent, les articulations se ferment, les fesses reculent et le haut du corps vient équilibrer l’ensemble.

Retenez cette image: “Mes jambes descendent, mes fesses reculent, mon haut du corps s’avance… et mes pieds restent au centre de ma balance.” Voilà pourquoi monter en équilibre ne signifie pas simplement se lever au-dessus de sa selle. Monter en équilibre, c’est répartir son poids autour de ses pieds. Être léger ne signifie pas être loin du cheval. C’est probablement l’idée la plus importante. Une assiette légère ne consiste pas à se percher au-dessus de sa selle. Au contraire, les grands cavaliers savent descendre leurs jambes tout en gardant leur bassin proche du cheval. Ils sont proches, mais ils ne sont pas lourds. Être proche sans être pesant. Être actif sans être agité. Être présent sans être envahissant. Voilà ce que l’on peut observer chez les meilleurs cavaliers actuellement à Aix-la-Chapelle.

Faites l’expérience devant les prochains parcours: pendant quelques minutes, oubliez le chronomètre et les barres. Choisissez un cavalier et regardez uniquement son bassin. Quand s’active-t-il? Quand devient-il neutre? Puis regardez ses hanches, ses genoux et ses chevilles. Quand les angles s’ouvrent-ils? Quand se ferment-ils? Enfin, observez ses mains et ses jambes. Vous comprendrez alors quelque chose d’essentiel: plus l’assiette est juste et indépendante, plus la main peut être douce, et la jambe, précise.

Comment améliorer son assiette? En faisant travailler son propre corps avant de vouloir toujours corriger celui de son cheval. Travail sans étriers, position en équilibre, transitions entre assiette assise et assiette légère, barres au sol, gymnastique sur de petits obstacles et, lorsque les conditions le permettent, quelques foulées sans les rênes: tous ces exercices permettent progressivement de développer l’équilibre, la mobilité des articulations et le relâchement. Posez-vous régulièrement cette question: “Si je lâchais mes mains maintenant, resterais-je en équilibre?”



La véritable leçon d’Aix-la-Chapelle

Une belle assiette demande du temps, de la patience et surtout du courage. Il faut accepter l’effort, les courbatures normales de l’apprentissage et les nombreuses répétitions nécessaires pour que le corps devienne à la fois plus fort et plus relâché. Et surtout, il faut parfois accepter d’être plus exigeant envers soi-même qu’envers son cheval. Car lorsque les tensions disparaissent et que les articulations deviennent libres, quelque chose de merveilleux apparaît: le liant. Cette sensation que le cavalier et son cheval ne sont plus deux corps qui luttent pour trouver leur équilibre, mais deux corps qui bougent ensemble.

Alors, pendant ces championnats du monde à Aix-la-Chapelle, ne regardez pas seulement qui gagne. Regardez comment les meilleurs cavaliers bougent avec leurs chevaux. Car la légèreté n’est pas une position: c’est la capacité du cavalier à modifier son corps sans jamais perturber l’équilibre de son cheval. Et avant de demander à notre cheval de faire mieux, demandons-nous toujours: “Qu’est-ce que moi, cavalier, je peux faire mieux?”

Sportivement vôtre,

Éric

Ci dessous, (re)vivez la Chasse de Julien Épaillard et Fringan de Vesquerie. 




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