Romain Bernard, l’architecte invisible de la voltige française
En dehors des ronds de longe, dans l’ombre des voltigeurs, Romain Bernard façonne depuis vingt-cinq ans une signature devenue indissociable de l’excellence française. Chorégraphe discret, presque secret, il imprime sa marque et semble sans cesse se réinventer. À la croisée du sport et de l’art, son regard, nourri par la danse contemporaine autant que par son expérience d’enseignant, a contribué à faire émerger ce que beau - coup reconnaissent aujourd’hui comme une véritable French touch. Pour la première fois cette année, ce pilier de l’équipe d’encadrement de la voltige tricolore a mis son talent au service d’un pas de deux, médaillé d’or aux Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, d’où la France est rentrée avec quatre récompenses.
Quel est le quotidien du chorégraphe de l’équipe de France de voltige ?
J’ai une double casquette car je suis professeur d’Éducation physique et sportive (EPS) à plein temps au sein de l’Éducation nationale, dans un collège à proximité de Châteauroux. En parallèle, pendant les vacances scolaires, je passe une semaine au Pôle France voltige de Saumur. Nous organisons aussi, environ cinq fois par an, des regroupements sur des week-ends de trois jours, ainsi que des stages pendant l’été. Ma formation d’enseignant d’EPS me permet de mobiliser de nombreuses composantes telles que la gymnastique ou la théorie du mouvement. Je me rends également à un maximum de compétitions internationales, ainsi qu’à certains concours nationaux. Lors des grandes échéances estivales, comme aux championnats du monde ou d’Europe, j’accompagne, bien sûr, les voltigeurs tricolores. D’ailleurs, je me rends compte que je suis chorégraphe pour l’équipe de France de - puis autant d’années que je suis professeur : vingt-cinq ans !
Comment en êtes-vous venu à vous impliquer en voltige?
Initialement, je suis nageur. J’ai commencé la danse contemporaine à l’université, à Créteil. Ma professeure suivait des cours au conservatoire de Bagnolet et je l’ai suivie. Armelle Cornillon (professeure de danse et artiste chorégraphe, ndlr) y enseignait, et elle m’a proposé de l’accompagner à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP, où l’artiste propose depuis plusieurs années des ateliers de préparation mentale aux athlètes, ndlr) pour travailler auprès des nageuses de l’équipe de France de natation synchronisée, ainsi que des voltigeurs équestres. Leur univers est progressivement devenu le mien. J’ai de plus en plus dansé en parallèle de mes études, jusqu’à une vingtaine d’heures hebdomadaires. Puis Armelle Cornillon m’a proposé de l’assister auprès des équipes Juniors pour qu’elle puisse préparer les Jeux équestres mondiaux de Jerez en 2002; je suis alors entré dans la spirale pour ne plus en sortir. À ce moment-là, je n’avais pourtant jamais approché un cheval! Je n’étais même jamais monté — et c’est toujours le cas aujourd’hui. Finalement, cela me permet de conserver un recul que je juge nécessaire vis-à-vis des exigences et contraintes vécues par les voltigeurs. Je ne tiens pas compte du paramètre de faisabilité dans mes propositions.
À quel moment avez-vous compris que la chorégraphie pouvait devenir un levier de performance sportive?
Culturellement, la voltige française porte une dimension artistique depuis longtemps. Dès l’époque de Jean-Michel Pinel (entraîneur national de 1986 à 2004, ndlr) et d’Armelle Cornillon, une chorégraphe avait été intégrée à l’équipe; c’était une première. Puis la discipline a rapidement évolué. Davy Delaire, ancien directeur de la discipline ayant succédé à Jean-Michel Pinel, a vécu cette évolution: à l’époque, il n’existait pas de programme technique, uniquement un programme libre. Puis sont apparus les catégories Jeunes et le pas de deux, et la chorégraphie a suivi ce mouvement pour devenir progressivement une véritable marque de fabrique française. Aujourd’hui, les autres nations commencent à s’intéresser à la chorégraphie, mais nous disposons encore d’une avance d’environ vingt-cinq ans. En outre, leur approche reste différente: nos concurrents travaillent souvent de manière ponctuelle avec un chorégraphe alors qu’en France, les volumes de travail sont bien plus importants. De plus, leurs chorégraphes découvrent souvent la discipline, tandis que cela fait vingt-cinq ans que j’y évolue. Nous savons très bien que notre travail apporte une plus-value artistique. La “French touch” a toujours été reconnue. Pour autant, dans cet univers, nous devons sans cesse nous remettre en question, rester à la limite des exigences du règlement, tout en allant là où l’on ne nous attend pas. Je suis en recherche permanente: j’écoute de la musique, je garde en mémoire des idées, des ambiances. Je fonctionne aussi beaucoup par flashs, avec des intuitions gestuelles ou atmosphériques qui surgissent à tout moment. Tout est dans ma tête. Je crois énormément au feeling.
Quelles places occupent aujourd’hui l’émotion et la narration dans vos créations?
J’ai beaucoup évolué concernant la narration. Je ne construis plus nécessairement de programmes à thème. Nous avons longtemps exploré ces univers — comme le programme inspiré d’Albert Einstein de Nicolas Andréani (qui a permis au Français de remporter la finale de la Coupe du monde et une médaille d’argent aux Jeux équestres mondiaux de Normandie en 2014, ndlr) — mais, aujourd’hui, je tends vers un objet artistique global. La danse, la technique et l’acrobatie s’y mêlent intimement. Quand on assiste à un spectacle de danse, on “reçoit” avant tout une proposition. Avec ou sans thème, l’essentiel est là. Le spectateur reste libre de sa propre lecture: nous travaillons ainsi dans une forme d’épure, de justesse et de simplicité. Chaque année, malgré l’impression d’avoir atteint une limite, les voltigeurs continuent de me surprendre.
Déjà double champion d’Europe en individuel avec des chorégraphies de Romain Bernard, Quentin Jabet a décroché le titre mondial qui lui manquait dans cette catégorie à Aix-la-Chapelle.
© PSV/FFE
Romain Bernard parle encore avec émotion du programme qui avait offert l’or mondial en 2022 à Manon Moutinho, avec laquelle il collabore régulièrement en sa qualité de sélectionneuse nationale.
© Dirk Caremans/Hippo Foto
Lors du processus de création, privilégiez-vous la performance ou l’impact émotionnel?
Je recherche d’abord l’impact artistique, ce que le programme va susciter. Pour atteindre des notes élevées dans la dimension artistique, il faut un engagement émotionnel fort, une musique interprétée et une gestuelle complexe mais cohérente. Ensuite vient l’aspect stratégique, qui m’intéresse peut-être un peu moins, car ma fonction reste avant tout artistique. La musique occupe aussi une place centrale. Elle fait naître des images, des ambiances, des souvenirs, des paysages. Elle me met en mouvement. Si une musique m’emporte, je sais qu’elle pourra emporter le voltigeur et, à travers lui, le public. Et c’est notre but à tous de transporter un maximum de personnes dans notre voyage!
Comment structurez-vous le travail des champions que vous chorégraphiez?
Nous commençons par des ateliers au sol, en septembre, dans une logique de recherche. Je les place en situation de contraintes — de temps, physiques, énergétiques, etc.. — pour les amener à dépasser leur vocabulaire gestuel usuel et aller vers quelque chose de plus abstrait. Je propose beaucoup de musiques, en fonction de ce que je ressens. Les voltigeurs m’en soumettent également, et nous échangeons. Mais, très souvent, j’ai des intuitions fortes: je sais qu’une musique sera pertinente parce que je connais les personnalités et ce qui se fait sur la scène internationale. Il y a eu, par exemple, une période où les voix étaient très utilisées. J’ai alors choisi de m’en éloigner. Après ces ateliers, nous organisons des rendez-vous individuels pour développer les premières ébauches. À Saumur, j’enchaîne ces séances pendant que les voltigeurs avancent aussi de leur côté. Nous faisons le point, nous trions, nous testons, nous effaçons, nous reconstruisons. Je ne note rien: tout est dans ma tête, et j’ai toujours fonctionné ainsi. Je ne ressens pas le besoin de préparer. Je crois à l’inspiration et, surtout, à celle qui surgit dans l’instant. Je guide à partir de mes composantes du mouvement — l’espace, le temps, l’énergie — que j’adapte en permanence. Entre nos recontres, nous échangeons des vidéos, des musiques, et nous faisons régulièrement le point avec Manon (Moutinho, sélectionneuse nationale, ndlr). Le processus se construit progressivement, jusqu’à l’obtention d’une proposition qui fait sens pour tout le monde. Avec les équipes, le principe reste le même, mais la gestion des énergies, avec six voltigeurs, devient beaucoup plus complexe.
Aux Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, la sélection tricolore comprenait un pas de deux pour la première fois depuis dix ans. Et Théo Gardies et Noëly Thibaudat se sont parés d’or. Comment avez-vous travaillé avec eux?
Ce fut une expérience nouvelle pour moi, parce que je n’avais pas participé à la création du programme de Lucie et Simon Chevrel (médaillés de bronze aux Mondiaux de 2016, au Mans, ndlr). En revanche, je suis un ancien danseur de pas de deux, donc j’ai essayé de leur apporter la sérénité propre à cette catégorie hybride entre l’individuel et l’équipe. Performer requiert une connexion parfaite entre les deux partenaires. Avec Théo et Noëly, nous avons choisi de nous éloigner des schémas classiques proposés dans cette catégorie, tels que les relations amoureuses, les oppositions genrées, etc. Nous avons préféré ne pas travailler autour d’un thème précis, mais plutôt mettre en avant l’osmose qui existe entre eux. Ils ont proposé un programme très fusionnel, mais décontextualisé, presque abstrait, dont plusieurs éléments sont nés d’exercices d’improvisation. C’est notamment le cas du “porter contrepoids” qu’ils réalisent. Il est directement issu de la danse et ils ont réussi à l’adapter parfaitement sur le cheval. Quant à la musique (le mélancolique “Pyramid Song” de Radiohead, ndlr), je la leur ai soumise et tous deux ont considéré qu’elle sonnait comme une évidence. J’espère que l’arrivée de la France dans cette catégorie au plus haut niveau peut créer une véritable dynamique pour en faire bouger les lignes, ce que nous continuons à faire dans toutes les divisions. Par exemple, cette année, pour le Libre de l’équipe mixte, nous avions choisi de nous appuyer sur la notion de partage plutôt que sur un thème concret, et misé sur une musique complètement différente de celle que nous avions utilisée il y a deux ans. Mon but est toujours d’emmener nos voltigeurs là où on ne les attend pas.
Le chorégraphe pose ici avec Quentin Jabet après l’obtention de son titre mondial.
© PSV/FFE
Un grand voltigeur est-il nécessairement un artiste, ou votre rôle est-il de révéler son talent artistique?
Mon objectif est qu’un voltigeur exprime pleinement ce qu’il est. J’ai la chance de travailler avec des sportifs qui sont déjà extrêmement riches artistiquement. Ils ont grandi avec cette culture; ils en ont compris l’importance et en sont aujourd’hui demandeurs. Je les accompagne dans un processus de création qui prend profondément en compte leur individualité. Pour les athlètes, la chorégraphie devient alors très rassurante. Ils peuvent s’exprimer en étant euxmêmes, avec sincérité. L’objectif est qu’ils soient capables de partager des choses avec le public et qu’ils soient portés par leur programme. Nous travaillons aussi en amont avec des protocoles spécifiques pour les amener à être pleinement engagés dans leur interprétation. Je suis encore ému lorsque j’évoque les programmes de Manon Moutinho et Lambert LeClézio à Herning en 2022, ou de Théo Gardies à Berne en 2024, tant ils étaient justes dans leur interprétation et dans leur gestuelle. Pour cause, elles émanaient directement de leur individualité.
D’après votre expérience, qu’est-ce qui différencie un bon programme d’un Libre exceptionnel?
Le programme exceptionnel se distingue par l’émotion qu’il dégage. Je me souviens avoir dit un jour à Lambert LeClézio que la question n’était pas tant de savoir si nous allions devenir champions du monde, mais comment nous le deviendrions! D’ailleurs, j’ai fait le choix de ne plus parler de médailles ni de résultats. Mon objectif est de préparer les voltigeurs pour qu’ils expriment pleinement ce dont ils sont capables. Si nous sommes pertinents, cohérents et justes, les résultats arrivent naturellement.
L’an dernier, vous avez tenté de faire évoluer la dénomination de votre discipline afin qu’elle contienne officiellement l’adjectif “artistique”. Qu’est-ce qui vous a motivé à engager cette démarche auprès de la Fédération équestre internationale (FEI)?
La dimension artistique de la voltige est désormais largement assumée, y compris en termes de notation, et il faut le prendre en compte: il ne s’agit plus simplement d’enchaîner des figures techniques, comme sur un cheval d’arçon, sans intention. D’autres disciplines ont déjà franchi ce cap: la danse sur glace en patinage, ou encore la natation synchronisée devenue natation artistique. J’aimerais que la voltige puisse, elle aussi, revendiquer pleinement cette complexité créative. Cela imposerait aux athlètes de défendre un véritable propos chorégraphique.

