La selle, une histoire du harnachement

En cuir de veau double fleur, sur mesure, présentant différentes largeurs d’arçon pour le bien-être du cheval, à strass, avec surpiqûres colorées, voire connectée, la selle du troisième millénaire est devenue un objet haut de gamme, confortable tant pour le cavalier que pour le dos de sa monture… Il aura fallu du temps pour en arriver là. Car ce que l’on nomme selle n’a pas toujours pris en considération le dos de l’animal. Il s’agissait d’abord de servir l’homme, son assise, son pouvoir et sa domination. De fait, l’objet a connu plusieurs formes avant d’être tel qu’on le connaît aujourd’hui. Retour sur la genèse de ce harnachement.



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Selle d’officier général sous la Troisième République, datant de 1845.

© Collection privée

Dans son “Histoire du cheval, Art, technique et société”, l’anthropologue Jean-Pierre Digard donne à la selle la définition suivante: “Dispositif formé au minimum d’un rembourrage s’interposant entre le dos du cheval et le cavalier.” De fait, la “selle” n’a pas toujours été cet objet de cuir que l’on connaît aujourd’hui, formé de quartiers et petits quartiers, taquets, sanglons, siège, troussequin, pommeau, arçon, matelassure, couteaux, étrivières et étriers. Loin s’en faut! Les ancêtres des selles ressemblaient davantage à de simples tapis posés à même le dos de la monture et sur lequel les cavaliers devaient tenir et se battre en temps de guerre... 

Comme le rappelle Jean-Pierre Digard, pendant très longtemps l’équitation s’est pratiquée à un niveau très “rudimentaire, faisant plus appel aux qualités physiques des hommes qu’à celles des chevaux ou qu’au perfectionnement des matériels utilisés” . À l’époque antique, les chevaux étaient de très petite taille (entre 1,25 et 1,40m). De fait, de très nombreuses représentations montrent des cavaliers à cheval dont les pieds touchent presque le sol. Pour le chercheur, cette impression, outre la taille des montures, est sans doute accentuée par l’absence de selle et d’étriers. “En effet, durant toute l’Antiquité, ces instruments fondamentaux d’une équitation efficace restèrent inconnus. L’ephippion des Grecs comme l’ephipium des Romains n’étaientrien d’autre que des tapis plus ou moins matelassés.” Il est donc très probable qu’Alexandre Le Grand ait conquis une partie du monde à cru ou sur un simple tapis… et sans étriers! La monte à cru était vraisemblablement considérée comme une réelle prouesse physique, presque un art à part entière. Jean-Pierre Digard affirme que les Grecs et Romains “considéraient la monte à cru comme un motif de fierté et affectaient de mépriser la selle (ou ce qu’ils en connaissaient à l’époque) comme “produit d’une civilisation qu’ils jugeaient trop douillette”.” L’ethnologue cite alors Xénophon jugeant les cavaliers perses: “Ils ont plus de couvertures sur leurs chevaux que dans leurs lits, car ils se préoccupent moins d’être solides à cheval que mollement assis.” Et quand la mythologie s’en mêle, la selle est alors attribuée à un certain Péléthronius, également inventeur du frein. Si certains auteurs le disent roi des Lapithes, un peuple voisin des centaures du Mont Pélion, Pline le verrait davantage comme un roi des centaures, “puisque Chiron (centaure qui éduqua Achille, ndlr) lui-même est appelé Péléthronius”.

Quoi qu’il en soit, l’arçon - cette pièce d’abord en bois qui a permis la création d’une structure dure de la selle - a fait son apparition chez les Romains au IIIe siècle. Des caparaçons en écailles datant de cette époque ont, en effet, révélé la présence d’un emplacement pour la selle3 . Les descriptions détaillées des harnachements propres aux peuples cavaliers des premiers siècles de notre ère laissent à penser que ce sont les Perses qui ont inventé l’ancêtre de la selle, vers le IVe siècle. Avant même cette dernière, les Perses, grands cavaliers, avaient trouvé d’ingénieux dispositifs ayant les mêmes rôles que le pommeau et le troussequin, afin de stabiliser leur tenue et d’améliorer leur technique de combat. Enfin, les étriers, attributs ô combien utiles à la stabilité du cavalier, se sont fait attendre jusqu’au VIIe siècle. D’abord découverts par les Arabes en Iran en 642 lors de leur victoire sur les Sassanides à Nahavand , ils mirent près d’un siècle supplémentaire à rejoindre l’Occident. Plusieurs théories retracent leur potentiel migration jusqu’en Europe occidentale. De fait, ils mériteraient à eux seuls un article, tant leur histoire est multiple et génératrice de conséquences sur les peuples cavaliers d’alors.



OBJET DE POUVOIR...

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Le Suisse Anton Bühler, médaillé d’argent par équipes en concours complet aux Jeux olympiques de Rome en 1960

© FEI

L’histoire suivant inexorablement son cours, la selle est peu à peu devenue un objet courant, soit pour les militaires, soit pour les cavaliers se déplaçant à cheval et non en voitures hippomobiles. Outil pratique, donc, elle s’est aussi progressivement mue en marqueur de pouvoir. Pour s’en rendre compte, il suffit de s’arrêter quelques instants sur les représentations picturales des plus grands rois et empereurs pour constater alors le faste de l’objet. Il fallait bien se démarquer du reste des hommes. Aussi, les puissants innovèrent-ils en matière de richesse: housses de velours, broderies en or et autres décors d’apparat devinrent des symboles de puissance. Ainsi, le portrait à cheval de Louis XIV par René-Antoine Houasse participe de ce symbolisme. La selle est recouverte d’un tissu de qualité aux teintes dorées et rouges, les étriers sont en or et sertis de pierres précieuses, tout comme la croupière et le collier sur le poitrail de l’animal. 

Quant aux chevaux, ils profitent également de cette distinction. Un cheval de selle est plus noble qu’un cheval de labour aux yeux des équitants. C’est lui la meilleure conquête de l’homme, lui qui va permettre aux cavaliers de se montrer sous leur plus beau jour en selle... Et pour cause, les races que l’on peut englober sous cette large dénomination sont élégantes, présentent une tête intelligente, un regard fier, un port de tête altier, tout ce qui sied le plus noblement à un cavalier digne de ce nom! Que dire alors du Pur-sang, ce crack parmi les cracks, race dont la qualité et la génétique reflètent cette alliance de fougue et d’élégance.



...ET DE GENRE...

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Si les femmes montent aujourd’hui comme les hommes, cela n’a pas toujours été le cas. Là encore, l’Histoire a pris son temps pour donner aux unes les mêmes possibilités qu’aux autres. Aussi, les demoiselles n’ayant pas le droit de monter à califourchon - cette position n’étant pas distinguée, ni recommandée pour une personne de bonnes mœurs - les femmes ont dû monter pendant plusieurs siècles en amazone, par ordonnance masculine. D’abord conçues comme des fauteuils, ces selles ont peu à peu amélioré la position des dames pour leur permettre non seulement de voyager au pas, mais également de trotter, de galoper, voire de participer à des chasses à courre. 

L’ancêtre des “selles pour femmes” s’appelait la sambue ou “selle à la fermière”. Il faut imaginer un siège posé sur le dos du cheval, obligeant la femme à se tenir complètement de côté, assise les deux fesses calées sur un siège. Cette position ne lui permettait pas d’aller à vive allure. Pour autant, ayant deux mains libres - le cheval était mené en main par une deuxième personne -, elle pouvait s’occuper pendant son long voyage. À broder, par exemple... Fort heureusement néanmoins, ces selles se sont peu à peu transformées, permettant finalement aux femmes de conduire elles-mêmes leur monture et d’être plus actives à cheval. Les premières selles réellement sur le modèle de la monte dite “en amazone” sont apparues aux alentours du XVIe siècle. Elles possédaient un pommeau élevé en leur centre autour duquel les femmes enroulaient leurs jambes. 

Après ce premier pas vers un plus grand confort, il faudra néanmoins attendre encore deux siècles pour constater une réelle avancée. En effet, “c’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en Angleterre, qu’apparaissent les deux fourches “en berceau” sur les selles d’amazone”, stipule le magnifique ouvrage “Cavalières amazones, une histoire singulière”, co-signé par Isabelle Veauvy, Adélaïde de Savray et Isabelle de Ponton d’Amécourt. “La jambe de la cavalière pouvait enfin se placer sur l’arçon, entre les deux fourches, sans être désaxées.” Puis le velours disparaît au profit du cuir, la selle change de forme et certains écuyers, tels Philip Astley ou Jules-Charles Pellier, révolutionnent la pratique de la monte en amazone en ajustant telle ou telle partie de la selle. Ce dernier, qui se dispute cette trouvaille à François Baucher, a notamment introduit la “fourche mobile” ou “troisième fourche” permettant confort, assise et praticité aux cavalières. Dès lors, l’évolution de cette selle a permis aux femmes non seulement de voyager, mais également de s’adonner à la pratique de la chasse à courre et au sport, comme en témoignent encore certaines photographies.

INNOVATIONS TECHNIQUES. 

Enfin, le sport et les innovations techniques vont également diversifier le profil des selles pour en faire de véritables instruments au service de la performance. À ce titre, la selle connectée est aujourd’hui la dernière-née dans cette course à l’évolution. Qu’il semble loin le temps où l’apparition de l’étrier était synonyme de révolution! Désormais, l’objet ne sert plus seulement à tenir sur le dos d’un cheval et pratiquer un sport, mais également à relever et prendre en compte les faits et gestes du cavalier, son asymétrie, ses défauts potentiels... Une selle 2.0 dans un paysage équestre de plus en plus tourné vers le sport de haut niveau. De fait, celles de dressage servent les cavaliers avec leurs longs quartiers permettant une descente totale de la jambe et une assise profonde en son siège. À l’inverse, celles des jockeys sont les plus plates et légères possibles pour favoriser la vitesse et éviter la prise au vent. Celles utilisées en équitation western proviennent quant à elles des premières selles américaines des cow-boys du Grand Ouest. Ici, culture et sport se sont mêlés pour créer les outils d’une discipline. 

En effet, il ne faut pas oublier qu’avant de devenir des concentrés d’innovation au service de la performance sportive, les selles étaient avant tout des outils de confort pour voyager, travailler ou guerroyer, avec des particularités propres à chaque peuple ou région du monde. Ainsi, une selle argentine du XVe siècle n’aura pas le même look qu’une selle française de la même période. Et pour répertorier tous les modèles et toutes les époques, un article n’y suffirait pas... Libre aux curieux de consulter les collections de musées tels que celles du Quai Branly, du musée du cheval de Chantilly ou de l’École nationale d’équitation de Saumur, entre autres, pour découvrir mille et unes selles ayant permis aux hommes et aux femmes de traverser le monde et les époques.

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX heroes n°106.