Les chevaux français au sommet de leur art, retour sur les JO de Tokyo (2/2)

Trois sur trois et même six sur sept ! Jamais Selle Français et Anglo-Arabes, certes compétitifs de longue date dans cette discipline, n’avaient à ce point dominé un concours complet olympique. Si le podium individuel a finalement échappé aux cavaliers du Coq, Christopher Six, Nicolas Touzaint et Karim Laghouag, médaillés de bronze par équipes avec Totem de Brécey, Absolut Gold*HDC et Triton Fontaine, il n’en a pas moins consacré trois chevaux made in France : Amande de B’Neville, Toledo de Kerser et Vassily de Lassos, associés à l’Allemande Julia Krajewski, au Britannique Tom McEwen et à l’Australien Andrew Hoy. Sans oublier la quatrième place de Vinci de la Vigne avec le Japonais Kazuma Tomoto. Comment expliquer un tel triomphe ? Des experts de l’élevage tricolore livrent leur analyse.





Un système de formation en or massif

À Tokyo, c’est toute une filière qui a gagné! Ce tir groupé historique, la France le doit aussi à la qualité de son circuit de formation et de valorisation des jeunes chevaux, animé par des éleveurs, propriétaires, cavaliers et officiels passionnés et ô combien compétents, sous l’égide de la Société hippique française. L’exemple de Vassily de Lassos est éloquent. Jérôme Bergès l’a vendu à l’âge de six mois à Philippe Lacaze, qui a depuis acquis Illusion Perdue. L’é- leveur, sous l’affixe de la Noue, installé à Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, l’a confié à Thomas Carlile, qui a formé le hongre sur le Cycle classique, aidé de Marie Corrège en 2013 et de Jean-Lou Bigot en 2015. Vice-champion de France à quatre ans, troisième à cinq ans, champion de France à six ans, puis sixième du Mondial des six ans et quatrième à sept ans au Lion-d’Angers, Vassily n’a jamais failli. Sa vente à Andrew Hoy a couronné le travail d’orfèvre mené pendant cinq ans. “Je suis heureux qu’il soit tombé chez ce champion australien, au sujet duquel je ne reçois que de bons échos. On sent que ce cavalier d’expérience (il est âgé de soixante-deux ans, ndlr) a transmis beaucoup de savoir-faire au cheval. Il a grandement progressé au dressage, qui restait son point faible. Ils forment un magnifique couple.”

Absolut Gold est lui aussi passé par les épreuves SHF, terminant quatrième du championnat des quatre ans avec Yannick Dirou, avant d’être sacré champion des cinq ans avec Camille Lejeune, puis de poursuivre sa formation avec Élodie, la fille de Philippe Patenotte, naisseur du cheval, établi à Senlis, dans l’Oise. Il a rejoint le piquet de Nicolas Touzaint en 2018 à la faveur de son rachat par le haras des Coudrettes, suivant depuis lors une pente ascendante, avec un premier gros examen de passage réussi il y a deux ans aux championnats d’Europe Longines de Luhmühlen, conclus à la dixième place.

Avant sa septième place aux Jeux équestres mondiaux de Tryon, en 2018, et sa vente au Japon, Vinci de la Vigne avait entamé sa formation à quatre ans sur le Cycle classique avec Quentin Guého. Ayant très peu concouru à cinq ans et pas du tout à six ans, il n’a véritablement débuté le complet qu’à sept ans, terminant cinquième au Lion dès cette première saison ! Cela en disait long sur ses qualités… et sur celles d’Astier Nicolas, autre formateur hors pair. Né à Gonneville-sur-Mer, dans le Calvados, chez Sophie Pélissier Coutureau, Triton Fontaine a débuté sa carrière sur le Cycle classique de jumping à quatre ans avec Bruno Coutureau, avant d’être initié au complet par le jeune Amateur Antoine de Silly, qui l’a vendu à Karim Laghouag, Philippe Lemoine, Guy Bessat et Camille Laffitte entre les saisons 2017 et 2018, dès laquelle il a gagné le CCI 4*-S de Marnes-la-Coquette.

Totem de Brécey, né chez le regretté Jean Muris, à Brécey dans la Manche, a été acquis à six mois par Benoît Robin, médecin et éleveur amateur installé près de Fontainebleau, sur les conseils de Clément Boulanger, cavalier international de saut d’obstacles. Le gris a débuté son parcours initiatique dans cette discipline avec Antoine, le frère de Clément. Au cours de l’hiver 2010-2011, à cinq ans, il a été acheté par Marc Gallais et confié à Nadine Houssais, cavalière spécialisée dans la valorisation de jeunes complétistes et installée dans l’Ille-et-Vilaine. S’il n’a terminé que soixante-sixième de la finale nationale des cinq ans, pour sa première apparition à Pompadour, il convient de mentionner que sa cavalière l’avait monté avec un pied cassé… En cours de saison suivante, il a rejoint Brice Luda, autre valorisateur chevronné, en Loire-Atlantique, avec lequel il s’est classé onzième du championnat des six ans. Vendu à la jeune Juliane Souweine, qui en est toujours copropriétaire avec son père, François, Totem a été déclaré vainqueur du circuit Amateur des sept ans tout juste initié par France Complet. Christopher Six ne l’a véritablement récupéré qu’en 2017 lorsque Julianne, dont il était devenu le coach attitré, s’est trouvée trop accaparée par ses études. Le couple a alors gravi tous les échelons, avec le succès que l’on sait, se classant au passage quatrième des Européens de Luhmühlen.

“Tous ces exemples valident les choix effectués par la SHF et la Fédération française d’équitation, notamment Michel Asseray, son directeur technique national adjoint, dont l’objectif est de rapprocher au maximum le producteur et le consommateur”, salue Guillaume Blanc. “Entre les deux, nous disposons d’un outil de formation et de valorisation de grande qualité, permettant à nos produits de révéler progressivement leur potentiel. En comparaison, le circuit britannique est moins bien organisé, ce qui s’explique par la relative faiblesse de l’élevage national.” “La France est sans doute l’un des pays les mieux dotés en la matière, avec de bons terrains, des épreuves cohérentes et de bons chef de piste”, acquiesce Bernard Le Courtois. “Il faut rendre hommage au travail mené par la SHF depuis des décennies.”

Dans ce paysage, Toledo fait figure d’exception. Lorsque le haras de Kerser a recentré son activité sur la production de chevaux de course d’obstacles, il a été vendu dans un lot de la génération des “T” à Mickaël Varliaud, du haras charentais de Riverland. Celui-ci s’est chargé de mettre au travail ces jeunes montures en vue de les commercialiser. Dans ce lot figurait Togo de Kerser (SF, Ultimo van der Moude x Aiglon Rouge), acheté par des Britanniques aux ventes Pompadour, au Lion-d’Angers. Vendu par un autre biais, Toledo a lui aussi traversé la Manche à trois ans, avant d’entamer sa formation en concours complet avec la Britannique Sammi McLeod à cinq ans, puis Tom McEwen dès la saison suivante.

Amande, elle, n’a connu que le Cycle classique de jumping, sous la selle d’Arthur Le Vot, à cinq ans, participant à la finale nationale de Fontainebleau, avant d’être vendue à Myriam Meylemans, “qui recherchait des chevaux de dressage et de complet. Amande avait un beau modèle, de belles allures, et elle lui a plu”, se rappelle Jean-Baptiste Thiébot, “même si elle n’avait jamais sauté un obstacle naturel.” Après avoir été acquise par la cavalière et marchande belge, qui avait déjà su miser sur Opgun Louvo (SF, Shogoun II x J’T’Adore), sacré champion olympique par équipes en 2012 à Londres et double champion du monde en 2014 en Normandie avec l’Allemande Sandra Auffarth, et Samouraï du Thot (SF, Milor Landais x Flipper d’Elle), premier crack olympique de Julia Krajewski, la fille d’Oscar des Fontaines a vite rejoint sa future complice, et parfait sa formation en Allemagne, où les épreuves adaptées sont également légion.

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Vinci de la Vigne, quatrième avec le Japonais Kazuma Tomoto.

© Libby Law/FEI



D’excellents relais commerciaux

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Absolut Gold*HDC, sixième avec Nicolas Touzaint.

© Scoopdyga

 Au-delà des marchands purs et durs, les meilleurs relais commerciaux des chevaux hexagonaux restent les cavaliers tricolores, dont Nicolas Touzaint et Thomas Carlile, très actifs sur le marché, et les techniciens plébiscités par les nations émergentes, à l’image de Pascale Boutet qui entraîne des cavaliers chinois, Maxime Livio, entraîneur et sélectionneur de l’équipe de Thaïlande, Laurent Bousquet, qui officie au service du Japon, Jean-Luc Force et quelques autres. “C’est une chance pour notre filière, dont ils sont de parfaits ambassadeurs. Lorsque vient le moment d’acheter un cheval, ils se tournent prioritairement vers notre marché national, ce qui profite à tous”, apprécie Guillaume Blanc.

En matière commerciale, “nous devons beaucoup à l’agence Pompadour”, relève Pascal Cadiou. “À l’époque où ces ventes sont nées, leurs instigateurs, François Roemer en tête, ont pris conscience que le marché du cheval de complet se développait. Même s’ils ne sélectionnaient pas spécifiquement pour la discipline, cet événement a été lancé à Pompadour, capitale de l’Anglo-Arabie et haut lieu du complet. Puis, ils se sont entourés d’experts comme Jean-Luc Force, ont émigré au Lion-d’Angers et commencé à structurer le marché.”

Désormais, c’est le Stud-book Selle Français qui organise lui-même une vente consécutive aux Espoirs du complet, un championnat de chevaux de trois ans orchestré en partenariat avec l’incontournable association France Complet, en parallèle des championnats du monde des six et sept ans. « Pour franchir un cap supplémentaire, il faudrait que cette opération soit un peu moins en marge du Mondial du Lion qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’association Le Lion Équestre délivre un fantastique événement parmi les plus suivis de l’année par le public, mais la dimension commerciale et socioprofessionnelle n’y est pas encore assez présente. La différence est flagrante avec les Mondiaux des jeunes chevaux de saut d’obstacles, organisés à Lanaken. Au Lion, je pense que nous pouvons progresser vers une meilleure intégration de l’événement commercial, bien que l’emploi du temps ne soit pas simple à gérer et que le magnifique site de l’Isle Briand ne dispose pas d’un grand manège permettant d’organiser des sessions nocturnes. Cette motivation est partagée par Sophie Lemaire (directrice du groupement d’intérêt public gérant le domaine, ndlr), l’association régionale des éleveurs des Pays-de-la-Loire, France Complet et ses nombreux adhérents passionnés, l’ANAA et nous. Peut-être pourrions-nous également mettre en place des épreuves d’exhibition pour les sujets de quatre et cinq ans, deux classes d’âge non représentées au Lion. En tout cas, vu les performances accomplies à Tokyo, j’espère que ce rendez-vous attirera encore plus d’acheteurs cette année.”

Au Lion, “les chevaux se vendent correctement à trois ans, entre 10 et 30.000 euros”, estime Bernard Le Courtois. “Certes, le complet reste moins rémunérateur que le saut d’obstacles, mais la différence, en tout cas à cet âge, ne me semble pas si spectaculaire.” Le fossé se creuse plutôt ensuite, jusqu’à atteindre vraisemblablement un rapport d’un à dix pour un crack clé en main.

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Totem de Brécey, septième avec Christopher Six.

© Scoopdyga



Les cavaliers victimes du succès de leurs chevaux?

Parfois, les chevaux tricolores ont tellement la côte qu’ils échappent aux cavaliers du Coq, ce qui est également courant en saut d’obstacles. “Si certains peuvent être déçus de ne pas voir une jument comme Amande sous couleurs françaises, moi, je suis content qu’une Allemande gagne avec un cheval de chez nous, car cette nation est notre première concurrente en termes d’élevage!”, tranche Jean-Baptiste Thiébot. “On doit surfer sur cette vague, même si nous ne sommes pas les meilleurs et que nous ne devons pas nous reposer sur nos acquis. Quant aux cavaliers français, ils ont du mal à acheter à des prix qui soient profitables pour nous. Je ne les incrimine pas, d’autant que nous avons de nombreux champions. Je constate simplement qu’ils manquent de moyens…”

Quoi qu’il en soit, cela n’a pas empêché la France de décrocher une splendide médaille de bronze malgré les forfaits successifs de Qing du Briot*IFCE (SF, Éolien II x Étalon Or, AA), Babylon de Gamma (SF, Mylord Carthago x Happy Vergoignan, AA) et Birmane (SF, Vargas de Ste Hermelle x Diamant de Semilly), les cracks du lieu- tenant-colonel Thibaut Vallette, d’Astier Nicolas et Thomas Carlile. C’est dire la richesse du vivier tricolore, fort bien géré par les infatigables Thierry Touzaint, sélectionneur national, et Michel Asseray, sans qui la filière française ne serait pas ce qu’elle est devenue.

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Triton Fontaine, douzième avec Karim Laghouag.

© Scoopdyga



Cette domination perdurera-t-elle?

En attendant les Jeux olympiques de Paris 2024, vers lesquels tous les regards sont déjà tournés, on observera avec attention les performances des chevaux made in France aux championnats d’Europe d’Avenches, en septembre, puis du Pin-au-Haras dans deux ans, entre lesquels s’intercaleront les Mondiaux de Pratoni del Vivaro l’an prochain. Après les succès des produits de Yarland’s Summer Song, Contendro I, Jaguar Mail, Quite Easy et Mylord Carthago, les filles et fils d’Upsilon (ICC 165, AACr, Canturo x Fusain de Defey), très nombreux sur le Cycle classique ces dernières années, consolideront-ils la place de la France au soleil ? “Nous l’espérons pour l’avenir de notre race, même s’il ne s’agit pas d’un Anglo de sang pur”, commente Jérôme Bergès, qui a récemment récupéré une poulinière de sport. “Moi, j’y crois. Je n’ai pas vu toute sa production, mais elle s’illustre déjà depuis plusieurs années. Je pense que Dartagnan de Béliard (ICC 157, SF, Quite Easy x Diamant de Semilly) pourra également faire progresser l’AA.” “Concernant les Anglo, le problème reste le faible nombre de naissances”, ajoute Bernard Le Courtois. “De plus, quand on fait naître un AACr, on peut l’inscrire SF, AA ou Z. Et comme le SF coûte 20 euros de moins que l’AA… Si Jérôme Bergès avait produit Vassily de Lassos en dehors du Sud-Ouest, ne l’aurait-il pas estampillé SF?” Citant également Trésor Mail (SF, Jaguar Mail x Iowa), Guillaume Blanc estime qu’il “n’y a pas de raison que la domination française ne continue pas. Tous les indicateurs sont au vert.”

La conclusion, résolument positive, reviendra à Pascal Cadiou. “Les résultats enregistrés à Tokyo sont le meilleur support de communication possible, alors nous allons poursuivre nos efforts en matière de promotion. D’ailleurs, même si nous aurions aimé rentrer avec des médailles, nos SF étaient nombreux aussi en jumping (treize, ndlr), et se sont bien comportés. Personnellement, je pense que cette période faste en complet va se poursuivre parce que nous avons des chevaux adaptés, de plus en plus d’éleveurs spécialistes et des structures qui fonctionnent.” Rendez-vous donc dans trois ans à Versailles.



LA PETITE HISTOIRE : “Le sourire aux lèvres tous les jours”, Andrew Hoy

Vassily de Lassos est non seulement performant en compétition, mais il a le don de ravir son cavalier, l’Australien Andrew Hoy, qui en a pourtant vu d’autres, lui qui a vécu ses septièmes JO à Tokyo. Au terme de la compétition, il a rendu un hommage très émouvant à son Anglo: “Nous entretenons la plus merveilleuse des relations. Aujourd’hui, il était encore si frais qu’il donnait des coups de dos au paddock, comme si nous avions simplement effectué une séance de travail sur le plat hier ! C’est le plus phénoménal cheval de cross que je connaisse. Je le monte avec les mêmes mors et enrênements dans les trois tests. Nous l’avons accueilli le 13 mai 2017, le jour où Steffi et moi nous sommes mariés. Un jour évidemment inoubliable. Je l’ai rencontré grâce à Thomas Carlile et, pour moi, c’est une joie absolue de travailler avec lui. Il me met le sourire aux lèvres tous les jours.”